Un regard, une signature · Najib Bensbia
The Words

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Le MAG du temps qui passe
S’arrêter, contempler : Quand la matière et la lumière dialoguent en silence.
S’arrêter, contempler : Quand la matière et la lumière dialoguent en silence.
Najib BENSBIA9 min de lecture
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Les grandes tendances de l’Art aujourd’hui

Une reprise, mais prudente. Selon le rapport Art Basel–UBS publié en 2026, le marché mondial de l’art a progressé de 4 % en 2025 pour atteindre environ 59,6 milliards de dollars, après deux années difficiles. Les performances restent pourtant très inégales selon les régions et les segments, dans un contexte d’incertitude commerciale lié aux droits de douane américains.

Najib BENSBIA I THE WORDS I 19 octobre 2026

Le regain d’intérêt pour les valeurs établies. En 2025, l’art moderne et les segments impressionniste et postimpressionniste ont retrouvé de la vigueur. Le contemporain ne suit cependant pas une trajectoire uniforme : la stabilité de certains segments coexiste avec les difficultés d’autres. Pour une partie des collectionneurs, la provenance, la qualité perçue et la durée semblent retrouver davantage de poids. Cette recherche de sécurité ne signifie ni la disparition de la spéculation ni la supériorité artistique des œuvres les mieux cotées.

La rencontre physique garde son importance. Dans ce même bilan de 2025, la part des ventes exclusivement en ligne a reculé à 15 % du total, tandis que les ventes en foires se sont renforcées. Cette évolution renseigne d’abord sur les canaux de transaction ; elle ne permet pas de conclure à un recul de la création numérique ou à une préférence uniforme des visiteurs. Elle rappelle toutefois l’importance des échanges en présence autour des œuvres.

Des équilibres qui bougent. La représentation des femmes dans les galeries progresse : elles comptent pour 45 % des artistes représentés dans l’échantillon étudié par Art Basel–UBS, mais pour 37 % des ventes en valeur. La visibilité et la reconnaissance économique ne progressent donc pas au même rythme. La France reste un acteur central, quatrième marché mondial et premier de l’Union européenne, avec 8 % des ventes en 2025. Autre signal : le rapport d’Artprice sur le marché de l’art contemporain, publié en octobre 2026 avant Frieze London et Art Basel Paris, consacre une partie aux artistes du Sud global. Cette attention accrue invite à examiner les déplacements du regard, sans les confondre avec un renversement déjà accompli des rapports de force.

Il faut toutefois se garder de demander au marché de raconter, à lui seul, l’histoire de la création. Une hausse des prix renseigne sur la demande et les arbitrages des acheteurs ; elle ne mesure ni la vitalité des ateliers ni la profondeur d’une recherche. Des transformations décisives peuvent prendre forme loin des ventes spectaculaires, dans des lieux modestes, des pratiques collectives ou des œuvres qui n’ont pas encore trouvé leur public. Entre ce qui se vend et ce qui travaille une époque, la correspondance n’est jamais parfaite.

En résumé, on peut dire que du côté de la création, quatre mouvements me semblent se dégager :
1/ Le retour de la matière et du geste (céramique, textile, peinture), comme réponse à la saturation d’écrans.

2/ Un art de l’engagement, tourné vers l’écologie, la mémoire et les héritages coloniaux.

3/ La redécouverte d’artistes oubliés ou marginalisés, notamment des femmes, qui entrent dans les musées et sur le marché.

4/ L’affirmation de scènes artistiques hors d’Europe et des États-Unis, notamment en Afrique et dans le monde arabe.

La matière comme refuge

Quand tout se dématérialise, le besoin de toucher devient presque politique. De nombreux artistes reviennent à des pratiques que l'on croyait reléguées à l'artisanat : l'argile qui garde la trace du doigt, la fibre qui exige des semaines de patience, la peinture qui s'épaissit, se fissure, vieillit. Ces gestes ont en commun une même résistance au temps accéléré de l'écran.

Ce mouvement ne relève pas de la nostalgie. Il pose une question simple et profonde : qu’est-ce qu’une œuvre qui exige que l’on soit là, devant elle ? Une pièce de céramique ou une tapisserie porte en elle le temps de sa fabrication, ses hésitations, ses accidents. Le spectateur le sent, parfois sans pouvoir l’expliquer. Cette densité peut séduire un public lassé des images lisses et interchangeables. Elle n’oppose pas mécaniquement la matière à la création numérique, qui peut elle aussi engager du temps, de la recherche et une véritable singularité. Ce qui se cherche ici est peut-être moins le refus de l’écran qu’une autre qualité d’attention.

Dans le monde arabe et en Afrique du Nord, ce retour trouve un écho particulier. Le tissage, la poterie, la broderie et la vannerie y forment un patrimoine vivant que des artistes réinterprètent sans le figer. Leur présence plus visible dans les musées ne leur confère pas une dignité qui leur aurait manqué : elle engage plutôt les institutions à reconnaître une valeur longtemps minorée et à réexaminer les frontières établies entre art, artisanat et savoirs de transmission.

L'art qui interroge le monde

L'engagement n'est plus seulement une affaire de slogans. Les artistes qui s'emparent aujourd'hui du climat, de la mémoire ou des identités le font souvent avec les outils du chercheur : archives détournées, enquêtes de terrain, témoignages, cartographies. L'œuvre devient un espace d'investigation autant que de contemplation.

Les sujets sont multiples. La crise écologique pousse à repenser la relation au vivant, aux ressources, aux paysages abîmés. Les héritages coloniaux conduisent à revisiter des collections, des récits officiels, des silences. Les questions d'identité et de migration se déploient dans des installations où le visiteur marche, écoute, s'attarde, plutôt que de simplement regarder.

Cet art-là prend un risque : celui du didactisme. Une œuvre qui démontre trop perd sa part de mystère. Les plus convaincantes sont celles qui laissent le doute ouvert, qui posent une question au lieu d'imposer une réponse. C'est peut-être là que l'engagement artistique se distingue de la tribune : il ne cherche pas à convaincre, il cherche à troubler.

Réécrire l'histoire de l'art

Une autre lame de fond travaille les institutions : la révision de l'histoire elle-même. Pendant des décennies, le récit dominant a ignoré une grande partie de la création mondiale, en particulier celle des femmes et des artistes issus de territoires considérés comme périphériques. Les musées corrigent aujourd'hui ces absences, par des rétrospectives tardives, des réaccrochages de collections permanentes et des acquisitions ciblées.

Ces redécouvertes ont une double portée. Elles rendent justice à des parcours restés dans l'ombre, parfois jusqu'à la fin de leur vie ou après leur mort. Et elles obligent à reconsidérer ce que l'on appelait les grands mouvements, en rappelant que l'avant-garde s'est aussi écrite à Dakar, au Caire, à Mexico ou à Casablanca, loin des capitales habituelles.

Pour le public, l'effet est stimulant : l'histoire de l'art cesse d'être un récit clos pour devenir un chantier ouvert, où chaque génération peut encore faire des découvertes.

De nouveaux centres de gravité

La carte de l’art se redessine, de manière inégale. Des scènes africaines, arabes et asiatiques revendiquent une place plus autonome dans un dialogue longtemps dominé par l’Europe et l’Amérique du Nord. Elles consolident leurs propres institutions, leurs propres rendez-vous et leurs propres critères de valeur.

Les biennales comme celle de Dakar, les foires consacrées à l’art africain, les musées de Rabat, de Marrakech, du Cap ou de Dakar renforcent des lieux de référence sur le continent même. Ces dynamiques peuvent ouvrir davantage de possibilités pour travailler, être vu et construire une carrière depuis son pays. Elles ne font toutefois disparaître ni les inégalités d’accès aux financements et aux réseaux, ni le poids des circuits internationaux de reconnaissance.

Cette décentralisation peut aussi transformer les récits. Elle ouvre la possibilité de lire les œuvres au-delà de l’exotisme ou de l’identité assignée, en prêtant davantage attention à leurs références propres, à leurs langues et à leurs imaginaires. C’est l’un des enjeux les plus prometteurs de ces déplacements, à condition que la reconnaissance d’autres scènes s’accompagne d’une réelle capacité à définir les termes du dialogue.

Un public en quête de présence

Une partie du public semble aussi rechercher d’autres manières de regarder. Après des années d’images consommées sur un téléphone, certains visiteurs redécouvrent le plaisir de se tenir devant une œuvre, dans un lieu, avec d’autres. La visite d’un musée ou d’une exposition devient alors une pause, presque un luxe : un moment où l’on ralentit, où l’on regarde longtemps, où l’on accepte de ne pas tout comprendre tout de suite.

Certaines institutions accompagnent cette attente en multipliant les formats qui engagent le corps et l’attention : parcours immersifs, performances, rencontres avec les artistes, ateliers ouverts. Leur ambition est de créer une expérience partagée qui laisse une trace. Encore faut-il que l’immersion ne se réduise pas au spectacle et que l’expérience proposée laisse une place à l’œuvre, au silence et à la liberté du regard.

Ce besoin de présence peut éclairer l’intérêt pour ce qui est durable et incarné, qu’il s’agisse d’une œuvre, d’un lieu ou d’une relation avec un artiste. Une partie du public paraît ainsi chercher, au-delà de la nouveauté, les conditions d’une rencontre.

Ce que dit notre époque

Il est toujours difficile de lire son époque pendant qu’elle se vit. Ce qui nous paraît aujourd’hui essentiel sera peut-être oublié dans trente ans, et ce que l’on remarque à peine deviendra peut-être le signe d’un tournant. L’histoire de l’art est pleine de ces rendez-vous manqués, de talents ignorés de leur vivant, de modes que l’on croyait éternelles.

Cette incertitude n’est pas une faiblesse, c’est la condition même de l’art vivant. Il se fait sous nos yeux, sans recul, sans verdict définitif. Chacun de nous, simple visiteur ou lecteur curieux, y tient un rôle que l’on sous-estime : celui de témoin. Regarder une œuvre avec sincérité, c’est déjà participer à ce qu’elle deviendra.

Peut-être n’est-il donc pas nécessaire de savoir où va l’art pour s’en approcher. Il suffit de lui accorder ce que le monde nous laisse de plus rare, un peu d’attention libre. Le reste, comme toujours, appartiendra au temps.

Repères et sources

Art Basel–UBS — The Art Market Report 2026 (bilan de 2025)

Art Basel–UBS — Galeries : représentation et ventes

Artprice — Rapport sur le marché de l’art contemporain 2026