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Sexe, insultes, dessins, les graffiti de Pompéi mis en lumière par la science / Le Journal horaire / 34 sec. / le 4 février 2026
Sexe, insultes, dessins, les graffiti de Pompéi mis en lumière par la science / Le Journal horaire / 34 sec. / le 4 février 2026
Najib BENSBIA7 min de lecture
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Pompéi : des murs antiques à nos écrans, le besoin de laisser une trace

Des déclarations d’amour, des noms, des insultes et des dessins : les graffiti de Pompéi ramènent l’Antiquité à hauteur de vie. Leur réexamen invite à comparer les écritures ordinaires d’hier à celles d’aujourd’hui. Entre un nom gravé dans un enduit et un message publié en ligne, certaines intentions se répondent. Les sociétés et les moyens de communication, eux, restent profondément différents.

Najib BENSBIA I THE WORDS I 22 octobre 2026 Article préparé avec la contribution de l’intelligence artificielle, sous la direction éditoriale de l’Administrateur.

L’histoire retient volontiers les noms des souverains, les guerres et les monuments. Un mur griffonné lui oppose une autre échelle : celle d’un individu qui aime, provoque, dessine ou signale son passage. À Pompéi, cette histoire discrète bénéficie d’un éclairage renouvelé. Publiés en janvier 2026, les résultats du projet « Bruits de couloir », porté par Louis Autin, Marie-Adeline Le Guennec et Éloïse Letellier-Taillefer, présentent 79 graffiti inédits : 32 textes et 47 dessins, ajoutés à près de 200 graffiti déjà publiés. L’enquête associe deux campagnes, en 2022 et en 2025, et conjugue observation sur place, relevés et imagerie numérique.[1]

Une autre mémoire que celle des monuments

Ces traces n’ont pas le même statut que les inscriptions officielles. Une dédicace sur pierre suppose généralement un texte préparé et un monument conçu pour le porter. Le graffiti incisé dans l’enduit relève plus souvent d’une expression spontanée. L’Ancient Graffiti Project, qui documente les inscriptions de Pompéi et d’Herculanum, souligne aussi une différence décisive : lorsqu’ils survivent, ces écrits fragiles se trouvent presque toujours à leur emplacement d’origine.[2]

Un exemple montre à la fois la proximité de ces voix et la difficulté de les interpréter. Les chercheurs proposent de lire « Erato amat… », soit « Érato aime… ». Une autre séquence, située à quelque distance, pourrait appartenir à la même déclaration. Mais l’enduit manque entre les deux fragments et le nom de la personne aimée n’est pas conservé. Ce qui ressemble à une confidence familière demeure donc aussi une reconstruction à discuter.[1]

Cette présence change la lecture. Nous rencontrons une parole attachée à un lieu, à ses passages et à ses usages. Le mur ne conserve pas seulement ce qui a été écrit ; il garde une partie des conditions dans lesquelles quelqu’un a choisi de se manifester. La mémoire collective se compose alors aussi de gestes qui ne visaient probablement aucune postérité.

Le couloir pompéien met cette dimension en évidence. Long de 27 mètres, il communiquait avec les deux théâtres et la rue de Stabies. Les inscriptions se sont accumulées depuis la fin de la République jusqu’aux dernières années de la ville. Leur voisinage actuel rassemble donc des traces éloignées dans le temps : ce mur n’est pas la photographie d’une conversation unique.[3]

Du mur au fil numérique : des ressemblances limitées

La comparaison avec nos pratiques contemporaines vient aisément. Écrire son nom sur une surface visible, déclarer un attachement, tourner quelqu’un en dérision : autant de façons de chercher un destinataire ou de s’affirmer devant autrui. Dans le graffiti urbain comme dans certaines publications numériques, on peut reconnaître ce désir de sortir de l’anonymat, fût-ce pour un instant. Il s’agit ici d’un rapprochement entre des fonctions de communication, et non d’une identité entre les époques.

Le nom gravé et le message publié peuvent ainsi poser une même question : qui me verra ? Mais ils ne lui donnent pas la même réponse. Le lecteur du mur doit se rendre auprès du support. Un message numérique peut être copié, transmis et reçu loin du lieu où il a été composé. Le changement d’échelle transforme l’acte : une adresse destinée à quelques proches peut atteindre des inconnus et se trouver privée du contexte qui lui donnait son sens.

Il serait donc réducteur de présenter le couloir de Pompéi comme un réseau social avant l’heure. Cette image facilite l’approche, mais risque d’effacer ce qui fait l’intérêt du lieu : la matérialité du geste, la proximité physique des lecteurs et l’accumulation des inscriptions sur une surface commune. Pour comparer utilement, il faut observer ensemble ce qui se ressemble et ce qui change.

La récurrence de certains thèmes ne démontre ni une psychologie humaine restée identique ni une continuité directe entre le graffiti romain et nos publications. Elle permet de poser des questions comparables sur la présence, le destinataire et la visibilité, tout en laissant ouvertes les raisons particulières de chaque geste.

La recherche apporte précisément une réponse à cette difficulté. Au lieu d’isoler chaque texte ou chaque dessin, l’équipe étudie leurs positions, leurs superpositions et leurs éventuels échos. Le rapport de la campagne de 2022 distingue notamment les liens spatiaux des rapprochements de sens, dont l’interprétation demeure conjecturale. Deux inscriptions voisines ne prouvent pas un dialogue.[3]

Des vies ordinaires, sans certitudes abusives

Les chercheurs décrivent des noms, des déclarations amoureuses, des insultes, des bateaux ou des gladiateurs. Pourtant, même un nom lisible ne permet pas toujours d’identifier la personne qui l’a tracé. Une femme mentionnée dans une déclaration n’en est pas nécessairement l’autrice. Ces précautions évitent de transformer quelques mots en biographies imaginaires.[4]

La même rigueur s’impose lorsqu’on rapproche le graffiti antique du tag actuel. Dans un entretien publié par Sorbonne Université, les responsables du projet indiquent qu’aucun élément ne leur permet d’affirmer une interdiction formelle de ces inscriptions. On ne peut donc leur attribuer d’office le sens d’une transgression. Le geste prend sa signification dans les usages de la société qui l’accueille.[4]

Ces réserves renforcent l’intérêt du corpus. Une source devient féconde lorsqu’on distingue ce qu’elle atteste de ce qu’elle suggère. Les graffiti élargissent notre connaissance des personnes présentes dans la cité ; ils ne constituent ni un sondage de sa population ni un accès transparent à ses pensées. La brièveté d’une phrase ouvre une enquête, elle ne la clôt pas.

La technique retrouve les traits, l’enquête restitue le sens

Le renouvellement de la lecture doit beaucoup à l’imagerie. La RTI, ou Reflectance Transformation Imaging, permet de faire varier virtuellement l’éclairage d’une surface à partir de photographies prises sous plusieurs lumières. Des incisions peu perceptibles deviennent ainsi plus faciles à examiner. Associée à la photogrammétrie et à la documentation épigraphique, cette méthode contribue à replacer les inscriptions dans leur environnement.[1][5]

Il faut mesurer ce que la technique rend possible : elle améliore les conditions d’observation d’une trace existante. Le passage du trait à la lettre, puis de la lettre au sens, demande encore des lectures, des comparaisons et des vérifications. Rendre visible ne dispense pas d’interpréter avec prudence.

Ce travail répond aussi à une urgence patrimoniale. Le projet prévoit une exploration des parois en haute définition et des outils d’annotation collaborative.[5] La documentation numérique permet de conserver des informations sur ces surfaces fragiles ; elle fournit également aux chercheurs un support pour discuter leurs lectures. L’archive peut ainsi garder la trace des questions autant que celle des réponses.

De Pompéi à nos écrans, la comparaison conduit finalement à interroger ce que nous transmettons de nos vies ordinaires. La valeur historique d’un message ne se mesure pas seulement à l’importance que lui accordait son auteur. Quelques mots laissés au passage peuvent survivre à celui qui les a écrits et ouvrir, des siècles plus tard, une fenêtre sur son monde. Encore faut-il apprendre à les lire sans leur faire dire le nôtre.

Sources documentaires

[1] Louis Autin, Marie-Adeline Le Guennec et Éloïse Letellier-Taillefer, « “Bruits de couloir”: Shedding New Light on Ancient Graffiti », E-Journal degli Scavi di Pompei, 2026.01, 19 janvier 2026, notamment p. 3-5, 10-13.

[2] The Ancient Graffiti Project, « About ». Présentation scientifique des graffiti incisés, de leur conservation et de leur contexte spatial.

[3] Louis Autin, Marie-Adeline Le Guennec et Éloïse Letellier-Taillefer, « “Bruits de couloir”. Étude spatialisée des graffiti du couloir des théâtres de Pompéi. Campagne 2022 », Bulletin archéologique des Écoles françaises à l’étranger, 26 mai 2023, notamment § 2-14 et 17.

[4] Sorbonne Université, « Les graffitis de Pompéi : la mémoire gravée des vies ordinaires », entretien avec Éloïse Letellier-Taillefer et Louis Autin, 23 février 2026, mis à jour le 25 février 2026.

[5] Projet Bruits de Couloir, « À propos ». Présentation du travail de contextualisation, de la RTI et des outils de la plateforme.

[6] RTS, « Sexe, insultes, dessins, les graffiti de Pompéi mis en lumière par la science », 4 février 2026. Article à l’origine du sujet et source de l’illustration.