Bobigny, 1972. Une adolescente et les femmes qui l’ont aidée à avorter se retrouvent face à une justice qui réprime l’interruption de grossesse. Avec L’Affaire Marie-Claire, Lauriane Escaffre et Yvo Muller reviennent sur ce moment où une défense individuelle devient un combat collectif. Le sujet ne se réduit pas à la reconstitution d’une audience : il engage la place que le droit réserve aux femmes et la possibilité de contester une loi au nom de la justice.
L’histoire commence par un viol. Marie-Claire Chevalier tombe enceinte et avorte clandestinement avec l’aide de sa mère, Michèle. Dénoncée par son agresseur, elle est poursuivie. Gisèle Halimi accepte de la défendre et de défendre les femmes mises en cause. La question change alors de nature : comment juger celles qui subissent une situation, sans interroger la règle qui les condamne ?
Le titre du film place Marie-Claire au premier plan. Cette attention compte : derrière le nom d’une affaire historique, il y a une jeune fille, une mère, des proches et des risques bien réels. La mobilisation ne doit pas faire disparaître leur existence dans la seule célébration d’une victoire juridique. C’est à partir de cette expérience que le procès acquiert sa portée politique.
Le fond : Bobigny, octobre et novembre 1972
La chronologie distingue deux procédures. Mineure, Marie-Claire est jugée séparément, à huis clos, devant le tribunal pour enfants le 11 octobre 1972. Elle est relaxée. L’audience publique des quatre femmes majeures a lieu le 8 novembre. Le procès de Bobigny désigne ainsi une affaire dont les étapes ne se confondent pas, même si la mémoire collective les réunit sous un seul nom.
La mère de Marie-Claire, ses deux collègues et la femme ayant pratiqué l’avortement sont poursuivies au titre de leur participation à l’acte. L’article 317 du Code pénal est en cause. La défense s’appuie sur l’expérience des femmes et sur des témoignages pour déplacer le débat vers la répression de l’avortement. Le procès met aussi en lumière une inégalité sociale : certaines peuvent partir à l’étranger, tandis que d’autres restent exposées à la clandestinité.
Les décisions ne se résument pas à une condamnation générale avec sursis. Michèle Chevalier est condamnée à une amende avec sursis ; ses deux collègues sont relaxées ; la femme ayant pratiqué l’avortement reçoit une peine de prison avec sursis. L’écho de l’affaire contribue au mouvement qui conduit à la loi du 17 janvier 1975, portée par Simone Veil.
Ce passage du prétoire au débat public donne à l’affaire une dimension qui dépasse le sort des seules prévenues. Contester une loi ne revient pas à faire comme si elle n’existait pas. C’est en exposer les conséquences, discuter ses fondements et demander qu’elle soit changée. La force de ce combat tient précisément à cette transformation d’une expérience subie en exigence collective de justice.
À Bobigny, la défense ne demande pas seulement l’indulgence : elle met en cause la loi.
La forme : le tribunal comme théâtre
Le parcours des cinéastes est celui de Pile poil, récompensé par le César du court métrage en 2020, puis de Maria rêve, sorti en 2022. L’Affaire Marie-Claire est leur deuxième long métrage. Ce retour aux trajectoires féminines donne une continuité à leur travail, tout en l’inscrivant dans un autre cadre : celui d’un procès devenu un repère de l’histoire des droits des femmes.
Le dossier de presse décrit une narration qui alterne le procès et des retours en arrière, ainsi qu’un tournage dans la véritable salle d’audience de Bobigny. Les réalisateurs présentent une démarche attentive aux comédiens et aux situations, où les trajectoires intimes accompagnent l’enjeu collectif. Le tribunal est un lieu de parole, mais les personnes qui y comparaissent ne commencent pas à exister au moment où elles entrent dans la salle.
Charlotte Gainsbourg interprète Gisèle Halimi. Cécile de France joue Michèle Chevalier, la mère de Marie-Claire, incarnée par Saül Benchetrit. Grégory Gadebois est Claude Faux. Cette distribution replace au centre du récit le lien entre une avocate, une mère et sa fille, plutôt qu’un affrontement abstrait entre deux discours.
L’image est signée Jean-François Hensgens ; la musique originale, Philippe Rombi ; le montage, Valérie Deseine. Le travail d’une équipe de cinéma consiste ici à donner une forme sensible à une histoire dont les mots, les noms et les décisions sont déjà inscrits dans les archives. L’enjeu est de rendre à ces événements leur présence humaine, sans confondre la fiction avec le document historique.
Une audience réunit des personnes qui ne parlent pas depuis la même position et dont les mots n’ont pas le même pouvoir. Faire entendre une expérience ne suffit pas à lui donner raison devant la loi. Mais cette expérience peut obliger la société à examiner ce que ses règles rendent possible, tolérable ou injuste. Le cinéma trouve là une matière qui engage autant le regard que l’écoute.
L’ombre au tableau
La représentation de Gisèle Halimi suscite un désaccord public. Dans un texte publié le 9 octobre 2026, Ana Cuesta, présidente de Choisir la cause des femmes, expose l’opposition de l’association au film. Elle refuse de séparer le combat féministe de l’avocate de ses engagements anticoloniaux et pour la Palestine. Cette position, attribuée à son autrice, ne constitue pas un verdict unanime sur le film.
La question demeure : comment porter à l’écran un épisode d’une vie militante sans en effacer les autres dimensions ? Un film choisit un cadre et une durée ; ce choix ne l’oblige pas à tout raconter. Il invite cependant à examiner ce qui est montré, ce qui est laissé hors du récit et la place donnée aux femmes dont l’expérience fonde cette histoire. L’importance du sujet ne dispense pas de cette attention critique.
Présenter L’Affaire Marie-Claire, c’est ainsi rappeler qu’une loi peut être appliquée et rester contestée dans ses effets, ses fondements et sa justice. Le procès de Bobigny appartient à l’histoire française ; l’interrogation qu’il ouvre dépasse cette seule histoire. Que devient la justice lorsque les personnes qu’elle devrait protéger se retrouvent d’abord placées en accusation ?