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CULTURE ORIGINAIRE : CE QUI NE SE DEVELOPPE PAS, SE TRANSMET ET INSPIRE
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CULTURE ORIGINAIRE : CE QUI NE SE DEVELOPPE PAS, SE TRANSMET ET INSPIRE

The Words · 4 octobre 2026

L'ONU a décrété la célébration de la « Décennie de la Culture pour le Développement Durable », au même moment où le pape rappelait à l'UNESCO que « le sens est l'oxygène de l'esprit ». Ce double message pose en fait une question dérangeante qui s'impose à nous : et si nous inversions l'ordre des choses ? Et si ce n'était pas à la culture d'être mise au service du durable, mais au durable d'être enfin cultivé, c'est-à-dire rendu digne d'être transmis ?

Nous ne traversons plus une révolution numérique, nous habitons ses conséquences. Le modèle n'est plus celui de l'outil qui s'ajoute à la vie, mais celui du flux qui remplace la vie elle-même. Le récit a été remplacé par le contenu, l'œuvre par le produit, la lecture par le scroll infini, la mémoire par le stockage.

I. Oxygéner le mental

La mutation au rythme de laquelle nous vivons n'est pas purement technique, elle est fondamentalement anthropologique. Nous ne souffrons pas d'un manque d'informations, nous sommes floués dans notre incapacité croissante à transformer une information en connaissance, et une connaissance en sagesse. C'est précisément cette rupture que le pape Léon XIV est venu nommer le 25 septembre à l'UNESCO, lors de la première visite d'un pape à une agence des Nations unies hors d'Italie depuis Jean-Paul II, quarante-six ans plus tôt. Devant plus de 1400 représentants d'États, diplomates, artistes et scientifiques, il n'a pas parlé de morale, il a parlé d'oxygène mental.

Dans son discours, il a émis des idées qui devraient être affichés dans toutes les salles de classe : « L'intelligence artificielle amplifie ce problème. Bien que ces systèmes puissent établir des corrélations entre les données, ils ne peuvent répondre aux questions qui concernent le sens de la vie humaine, lequel trouve ses racines dans l'expérience vécue. Or, les êtres humains ne peuvent vivre sans sens. Le sens est l'oxygène de l'esprit ». Comparez cet acte symbolique, celui d’arroser ensemble l'Olivier de la Paix sur le Square de la Tolérance, à l'actualité habituelle des sommets sur l'IA à San Francisco ou à Londres, où l'on ne parle que de puissance de calcul et de parts de marché. D'un côté, on se demande comment l'IA va nous rendre plus productifs. De l'autre, on se demande comment l'humain pourrait rester humain.

Célébrer la culture aujourd'hui, ce n'est donc pas créer un musée virtuel en 3D ou numériser des manuscrits. C'est rouvrir une fenêtre dans une pièce où l'on a coupé l'oxygène. C'est exactement ce qui est mis en scène dans le roman ‘’Les mots’’ : « Un homme seul sur un banc, un livre posé, une allée d'automne. Pas de performance, pas de développement, juste une présence qui transmet ».

II. Le grand vidage : Le "développement durable", un autocollant exhibé partout

Au début des années 2000, l'expression « développement durable » portait une alarme vitale : il s'agissait de ne pas détruire les conditions mêmes de notre survie. Vingt-cinq ans plus tard, elle est devenue l'exemple le plus achevé de ce que les linguistes appellent une « formule creuse » : une expression tellement utilisée qu'elle ne veut plus rien dire. Nous avons vu apparaître du tourisme durable, du maquillage durable, de la fast-fashion durable, du capitalisme durable, et même des festivals de musique électro se revendiquant durables parce qu'ils trient leurs gobelets en plastique. En collant cet adjectif partout, nous avons vidé le nom de sa substance. C'est une mécanique bien connue du marketing : à force de vouloir faire durable, on a oublié de se demander durable pour quoi, durable pour qui.

Le bilan chiffré des 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) prévus pour 2030 est à cet égard implacable dans ses enseignements et devrait nous alerter. Prenons l'éducation et la culture, qui nous concernent ici. L'UNESCO elle-même reconnaît que 273 millions d'enfants et de jeunes étaient toujours hors de l'école en 2024, soit un sur six à l'échelle mondiale, un chiffre qui a progressé pour la septième année consécutive et qui n'a reculé que de moins de 1% depuis l'adoption de l'objectif en 2015. Aucun des objectifs culturels n'est proche d'être atteint dans des proportions qui permettraient d'en faire une locomotive motivante. Pourquoi cet échec ? Parce que nous avons remplacé une question éthique fondamentale, « qu'est-ce qui vaut la peine de faire durer ? », par une question procédurale : « comment cocher les cases du rapport annuel ? ».

Comparons par exemple un véritable projet de transmission, comme l'école coranique traditionnelle ou l'atelier de maître-artisan à Fès, où un savoir se transmet pendant vingt ans de maître à élève sans jamais parler de durabilité, à un projet labellisé « développement durable culturel » financé par l'UE qui doit rendre des indicateurs trimestriels de « nombre de bénéficiaires ». Le premier dure depuis des siècles sans label. Le second disparaît dès que le financement s'arrête, malgré son label.

III. Célébrer n'est pas développer : la culture ne se mesure pas comme un PIB.

Il faut avoir le courage de le dire : on ne développe pas une culture comme on développe une zone industrielle. On la transmet ou on la perd. Le verbe « développer » appartient au lexique de l'économie : on développe un marché, un chiffre d'affaires, un logiciel. La culture, elle, relève du lexique du feu : on l'allume, on l'entretient, on la transmet. C'est une différence de nature, pas de degré. Et les exemples qui fonctionnent aujourd'hui à l'international le prouvent par contraste avec ceux qui échouent.

Apprécions la portée du Festival International de la Culture Confucéenne, qui s'est ouvert fin septembre à Qufu, dans le Shandong, et qui a réuni des participants venus de près de soixante pays. Ils ne sont pas venus discuter de comment rendre Confucius « durable », mais de comment sa pensée, l'effort, le respect du maître, l'éducation comme élévation, peut encore former un jeune en 2026. C'est une célébration originaire, qui ne cherche pas à se justifier par un retour sur investissement. Comparez-la à l'inverse avec un grand festival européen de culture contemporaine, où chaque concert doit afficher son bilan carbone compensé et son engagement ODD 12 pour obtenir sa subvention. L'un inspire parce qu'il transmet une sagesse de 2500 ans. L'autre s'épuise à prouver qu'il est vertueux.

De même, le Prix UNESCO-Confucius d'alphabétisation 2026, décerné au programme libanais d'éducation accélérée pour les jeunes déplacés non scolarisés, porté par le projet Alsama, n'est pas durable. Il est vital et d'urgence. Il ne vise pas 2030, il vise demain matin. Et c'est pour cela qu'il sauve. Enfin, le festival culture et éducation organisé à Athènes fin septembre entre le Vietnam et la Grèce, intitulé « Ode à la paix », à l'occasion des cinquante ans de leurs relations diplomatiques, ne parle pas de développement, il parle de peuple à peuple : des artistes vietnamiens et des organisations non gouvernementales du mouvement UNESCO d'Europe, d'Asie et d'Amérique du Nord qui échangent sur la culture, l'éducation et la préservation du patrimoine. Aucun indicateur de performance, mais une amitié et une compréhension mutuelle qui se transmettent.

IV. Culture originaire : ce qui ne peut se développer, se transmet et inspire.

Il est temps de changer de mot pour changer de monde. Il serait plus adéquat, en tout cas plus réaliste, d'oublier l'expression usée et compromise de « culture durable » pour lui substituer une formule plus exigeante et plus vraie : la « culture originaire ». Originaire ne signifie pas ancienne ou folklorique. Originaire signifie ce qui est à l'origine, ce qui fait origine, ce qui nous rend originaux au sens premier, c'est-à-dire auteurs de notre propre humanité.

Une culture originaire possède trois qualités que la culture durable a perdues.

Premièrement, elle est constitutive de notre organicité. C'est-à-dire qu'elle est ce qui nous constitue en tant qu'humains. Un enfant à qui on n'a jamais raconté d'histoire, jamais chanté de berceuse, jamais montré comment tailler un arbre ou écrire son nom, n'est pas sous-développé, il est inachevé. La culture n'est pas une option que l'on ajoute à l'humain comme une application, elle est le système d'exploitation lui-même.

Deuxièmement, elle est inaliénable. Comme la dignité ou la liberté de conscience. On ne peut ni la vendre, ni la céder, et moins encore la compenser. On ne peut pas détruire une forêt de cèdres millénaires et compenser en finançant un atelier d'écriture labellisé durable. L'inaliénable ne se compense pas, il se respecte.

Troisièmement, elle est souveraine. Elle ne sert pas le développement économique, la croissance ou l'innovation. C'est au contraire elle qui doit juger si une innovation ou une croissance mérite d'être poursuivie, enrichie et accomplie.

Ce qui ne se développe pas, se transmet et inspire. Si nous prenons ce triptyque au sérieux, il appelle trois actes concrets et immédiats, à l'opposé des grandes stratégies onusiennes.

Acte un : rendre du temps non-mesurable à l'école 

Imposer dans tous les programmes, de Casablanca à Bruxelles, 10% de temps qui ne sera jamais évalué, jamais noté, jamais entré dans un tableur : une heure par semaine de lecture lente à voix haute, de calligraphie, de récitation par cœur, de silence partagé. Comparez l'efficacité d'un élève qui lit par plaisir et celle d'un élève surchargé d'objectifs durables mais qui ne lit plus.

Acte deux : financer ce qui semble de prime abord inutile sans demander de rentabilité

Soutenir une bibliothèque de quartier qui n'a que cinquante lecteurs, un maître luthier qui ne forme qu'un seul apprenti en dix ans, un festival de poésie qui ne produit aucune retombée économique. Célébrer l'inutile, c'est sortir du chantage permanent à l'utilité qui a vidé le mot durable de son sens.

Acte trois : substituer partout le verbe transmettre au verbe développer

On ne développe pas la langue arabe ou amazighe, on la parle à ses enfants le soir. On ne développe pas un conte de grand-mère, on le raconte jusqu'à ce que l'enfant le raconte à son tour. La transmission est la seule forme de durabilité qui ait fait ses preuves depuis cinq mille ans.

On ne sauvera pas la culture en la décrétant passible d'être durable. Nous ne rendrons le monde durable qu'en le rendant cultivé, c'est-à-dire en lui donnant à nouveau les moyens d'être capable de se transmettre et de nous inspirer.