Cultures du centre et cultures des marges : qui écrit encore l'histoire ?
Pendant près d'un siècle, la culture mondiale a fonctionné comme un système solaire : un centre incandescent — Hollywood, Paris, Londres, New York — autour duquel gravitaient des périphéries chargées de recevoir, d'adapter, parfois d'imiter. On allait voir les mêmes films, on lisait les mêmes prix littéraires, on rêvait dans la même langue. Aujourd'hui, ce système s'est fissuré. De Lagos à Séoul, de Bogota à Casablanca, ce ne sont plus les marges qui cherchent à rejoindre le centre, c'est le centre qui doit apprendre à parler la langue des marges.
Si la géopolitique a vu la puissance se fragmenter, la culture, elle, voit son récit se démultiplier. Reste une question qui est au cœur de notre époque : si tout le monde écrit l'histoire culturelle en même temps, qui sera encore lu demain ?
I. Quand Hollywood ne fait plus rêver tout seul
Il faut se souvenir de ce que représentait Hollywood dans les années 1990 : non pas seulement une industrie, mais une grammaire universelle. Un film américain n'avait pas besoin d'être traduit culturellement, il était d'emblée la norme. Le reste du monde était une variation locale de cette norme.
Ce monopole du rêve est terminé, et les chiffres le racontent mieux que les discours. Nollywood, au Nigeria, produit aujourd'hui plus de 2 000 films par an. Ce n'est pas seulement une industrie pléthorique ; c'est une esthétique, une manière de filmer la famille, la sorcellerie, la réussite, l'argent, qui parle directement à 200 millions de Nigérians et, par diaspora interposée, à tout un continent. Quand Netflix a voulu conquérir l'Afrique, il n'a pas imposé ses séries ; il a dû acheter des films nollywoodiens.
Même bascule en musique. Pendant des décennies, chanter en anglais était la condition de l'exportation. Aujourd'hui, Bad Bunny chante en espagnol et remplit des stades aux États-Unis sans changer une ligne. Burna Boy chante en pidgin et en yoruba et fait la tête d'affiche de Madison Square Garden. BTS chante en coréen et devient le plus grand groupe pop du monde. Le public mondial a opéré une révolution silencieuse : il a dissocié le plaisir et la compréhension immédiate. On peut être ému par une langue qu'on ne comprend pas. On peut se reconnaître dans un récit qui ne se passe pas chez soi.
Ce n'est pas de la diversité cosmétique. C'est un renversement de légitimité. Le centre ne définit plus ce qui est universel. C'est la marge qui, en assumant radicalement sa singularité, accède à l'universel.
II. Le Sud n'est plus un décor, il est un auteur
L'un des symptômes les plus frappants de l'ancien système était la place assignée au Sud global dans les récits. Il était un décor. Le désert mystique, la favela violente, la savane authentique, le souk coloré. Un lieu où l'histoire du Nord venait se passer. Le héros venait toujours du centre, il s'aventurait à la périphérie pour y vivre une expérience qui le transformait, puis il rentrait.
Cette assignation est en train de voler en éclats parce que les auteurs du Sud refusent désormais ce rôle de décor.
Quand Chimamanda Ngozi Adichie parle du "danger d'une histoire unique" dans sa conférence TED devenue culte, elle ne réclame pas une meilleure représentation. Elle réclame le droit de raconter elle-même, avec ses propres contradictions. Son Nigeria n'est ni misérabiliste ni idyllique ; il est complexe. Et c'est précisément cette complexité qui a conquis des millions de lecteurs occidentaux, lassés de l'Afrique racontée par les autres.
On retrouve ce même mouvement à Casablanca, à Beyrouth, à Jakarta. Une génération d'artistes, de cinéastes, de designers ne cherche plus la validation d'une résidence à Paris ou d'un prix à Berlin pour exister. Elle crée ses propres instances de consécration. Le festival de cinéma de Carthage, la biennale de Dakar, la scène électronique de Ramallah, le street-art à São Paulo : ce ne sont plus des satellites, ce sont des centres. Chacun avec sa propre gravité, ses propres codes, son propre public.
L'enjeu n'est plus d'être intégré au récit mondial. L'enjeu est de devenir soi-même un récit mondial parmi d'autres. La culture ne demande plus de visa pour circuler ; elle délivre ses propres passeports.
III. La fin du traducteur universel
Pendant longtemps, nous avons vécu sur une fiction utile : celle d'un traducteur universel. Cette fiction avait un nom, l'anglais, et une forme, le format de 90 minutes, le roman en trois actes, la chanson pop de 3 minutes 30. Elle permettait à tout le monde de se comprendre en se ressemblant un peu.
Or, ce que nous observons aujourd'hui, c'est l'épuisement de ce modèle. Non pas par rejet idéologique, mais par lassitude esthétique. Pourquoi tout devrait-il être lisse, immédiatement accessible, culturellement sous-titré ?
Le succès mondial de séries comme Squid Game ou La Casa de Papel est révélateur. Elles n'ont pas cherché à effacer leur coréanité ou leur hispanité pour plaire. Au contraire, elles l'ont poussée à son paroxysme : jeux d'enfants coréens, braquage à l'espagnole. Et le monde entier a accepté de faire l'effort de l'altérité. On a regardé avec des sous-titres. On a cherché ce que signifiait tel masque, telle chanson.
C'est une maturité culturelle inédite. Pendant un siècle, l'universel voulait dire "compris par tous sans effort". Aujourd'hui, un nouvel universel émerge : "ce qui, bien que né ailleurs, me touche parce qu'il assume qu'il vient d'ailleurs". On écoute une chanson en darija sans comprendre chaque mot, mais on comprend l'intention. On accepte enfin que la culture ne soit pas faite pour nous être immédiatement familière. Elle est faite pour nous dépayser, et c'est par ce dépaysement qu'elle nous rassemble. La fin du traducteur universel n'est pas la fin du dialogue ; c'est le début d'un dialogue d'adultes.
IV. Écrire l'histoire à plusieurs mains : promesse et vertige
Alors, qui écrit encore l'histoire ? La réponse honnête est : personne seul. Et c'est à la fois exaltant et inquiétant.
Exaltant, parce que pour la première fois depuis l'invention de la culture de masse, l'histoire culturelle n'est plus écrite par un seul centre qui s'arroge le droit de dire ce qui compte. Elle est polyphonique. Un jeune qui grandit aujourd'hui à Aïn Harrouda peut avoir comme références culturelles un rappeur de Casablanca, une autrice nigériane, un cinéaste mexicain et une série coréenne, sans jamais passer par le filtre obligé de la culture anglo-saxonne. C'est une libération immense. C'est la fin d'un complexe d'infériorité culturelle qui a pesé pendant des décennies.
Mais c'est aussi un vertige. Car si chaque fragment de monde produit son propre récit, avec sa propre centralité, comment continue-t-on à faire monde commun ? La fragmentation des puissances que vous avez analysée dans votre article géopolitique trouve ici son double culturel. Nous sommes passés d'un récit unique imposé à tous, à une myriade de récits qui risquent de ne plus se croiser. On ne vit plus dans le même village global ; on vit dans des villages juxtaposés qui s'ignorent superbement, chacun persuadé d'être le centre.
V. Une revendication, un droit égal ou l'éclat d'un monde en fragmentation ?
Alors, que voyons-nous vraiment ? S'agit-il d'une revendication ? D'un droit ? Ou du simple reflet d'un monde qui se brise ?
Les trois à la fois, mais pas de la même manière.
C'est d'abord une revendication. Pendant des décennies, les cultures des marges ont dû prouver qu'elles étaient "aussi bonnes" que celles du centre, selon les critères du centre. Aujourd'hui, la revendication a changé de nature. On ne demande plus l'autorisation d'entrer dans le musée, on construit son propre musée. Quand le cinéma marocain remplit les salles sans passer par Cannes, quand la littérature wolof se publie sans traduction préalable, c'est une revendication de souveraineté narrative. Le message est clair : nous n'avons plus besoin que vous nous racontiez pour exister.
C'est ensuite un droit égal, et c'est le point le plus politique. Le droit à l'opacité, comme disait Édouard Glissant. Le droit de ne pas être transparent, traduisible, immédiatement consommable. Le droit pour une chanson en lingala de ne pas avoir à s'excuser de ne pas être en anglais. Ce droit égal n'est pas une faveur accordée par le centre ; c'est un droit conquis par la démographie, par le numérique, par la lassitude des publics. Les plateformes de streaming l'ont compris par intérêt économique : il est plus rentable aujourd'hui de produire 10 récits locaux forts qu’un récit global tiède. Le droit égal est devenu une loi du marché.
Mais c'est aussi, et il faut avoir le courage de le dire, l'éclat d'un monde en fragmentation. Car cette émancipation a un revers. À force de revendiquer chacun son centre, nous perdons le lieu commun où ces centres se parlaient. La culture mondiale ressemble de plus en plus à votre image géopolitique : une table fissurée, avec des plaques lumineuses qui s'éloignent les unes des autres, et un trou noir au milieu. Chacun tire son fragment vers soi. Le K-pop a son monde, Nollywood a le sien, le rap français a le sien. Ils coexistent, mais se rencontrent-ils encore ?
C'est là que la question culturelle rejoint votre diagnostic géopolitique. La fragmentation n'est pas la multipolarité. La multipolarité suppose encore des règles communes pour gérer les désaccords. La fragmentation, elle, c'est quand il n'y a plus de règles communes. Quand chaque culture devient un écosystème fermé, algorithmiquement nourri, qui ne voit plus que lui-même.
La vraie question n'est donc pas de savoir si les marges ont le droit d'écrire l'histoire. Elles l'écrivent déjà. La vraie question est de savoir si, à force d'écrire chacun notre histoire dans notre coin, nous saurons encore lire celle des autres. Sans cela, nous n'aurons pas gagné en diversité. Nous aurons simplement remplacé l'hégémonie d'un centre unique par l'hégémonie de mille petits centres qui s'ignorent.
L'éclat n'est beau que s'il reflète encore un peu de lumière commune.
Le défi de la prochaine décennie ne sera donc pas de restaurer un centre unique — il est mort — ni de célébrer naïvement l'éclatement infini. Il sera d'inventer un troisième lieu : une culture de l'écoute. Apprendre à écouter une histoire qui ne nous ressemble pas, sans vouloir aussitôt la ramener à nos catégories, sans vouloir la juger, la traduire ou l'annexer. Juste l'écouter comme on écoute une langue étrangère qu'on ne maîtrise pas encore, mais dont on pressent qu'elle dit quelque chose d'essentiel sur le monde à venir.
C'est cela, écrire l'histoire à plusieurs mains : accepter que notre main ne soit plus la seule qui tienne la plume.
