Michel Foucault, cent ans après : Quel apport et pour quel impact ? - Partie I
Peut-on avancer que la pensée de Michel Foucault a enrichi notre compréhension des phénomènes humains et sociaux ou, plus généralement des sciences sociales et humaines ?
Le centenaire de la naissance de Michel Foucault, né le 15 octobre 1926, offre une occasion singulière de revenir sur une œuvre dont l'influence est devenue considérable, mais dont la portée ne peut être mesurée à l'aune de sa seule célébrité. Philosophe, historien des systèmes de pensée, lecteur critique de la médecine, de la psychiatrie, de la prison, de la sexualité et des formes de gouvernement, Foucault n'a jamais constitué une théorie générale de la société au sens où l'entendent certaines grandes traditions sociologiques. Il a plutôt déplacé des questions, déstabilisé des évidences et proposé des manières différentes de regarder la formation historique de nos catégories, de nos institutions et de nos façons de nous penser nous-mêmes. Nous publions la 1ère partie consacré à ce penseur.
Le Collège de France présente aujourd'hui Foucault comme un auteur ayant profondément renouvelé les sciences humaines et sociales, en soulignant l'ampleur internationale de son influence. Cette appréciation institutionnelle est importante comme élément de l'histoire de sa réception, mais elle ne saurait constituer à elle seule la démonstration de cette influence ni, surtout, de sa valeur scientifique ou intellectuelle. Il faut donc confronter cette appréciation à d'autres traditions universitaires, aux usages effectifs de ses concepts, aux travaux qui ont prolongé sa pensée et à ceux qui en ont contesté les méthodes ou les conclusions.
La question devient alors plus intéressante que celle qui consisterait à demander si Foucault a « transformé » les sciences humaines et sociales. Il s’agirait plutôt de se poser la question de savoir si l’on peut avancer que la pensée de ce philosophe a enrichi notre compréhension des phénomènes humains et sociaux ?
Le verbe est ici essentiel. Enrichir ne signifie ni remplacer les théories antérieures, ni apporter une explication totale du social, encore moins de démontrer que les approches de Marx, Weber, Durkheim, Bourdieu ou d'autres seraient dépassées. Il s'agit plutôt de déterminer si Foucault a introduit des instruments intellectuels qui permettent, dans certaines situations, de voir autrement des phénomènes que d'autres approches éclairaient déjà ou d'en déceler des dimensions qui leur échappaient.
Déplacer les questions plutôt que construire une théorie totale
L'une des caractéristiques les plus importantes de Foucault est sa manière de mettre en questionnement ce qui paraît aller de soi. La folie, la maladie mentale, la délinquance, la sexualité, la normalité ou encore certaines formes de connaissance ne sont pas considérées comme des réalités intemporelles dont l'histoire ne ferait que raconter les transformations. Foucault demande plutôt dans quelles conditions historiques elles sont devenues pensables, connaissables, administrables et, finalement, constituées comme des objets de savoir.
Cette démarche explique en partie pourquoi il est difficile de le ranger dans une discipline. La sociologie, l'histoire et la philosophie constituent pour lui moins des territoires séparés que des ressources qu'il traverse. Michael Power, dans une synthèse publiée par l'Annual Review of Sociology, souligne précisément cette difficulté : Foucault peut être utilisé pour des recherches de type sociologique et son œuvre a eu une influence importante dans plusieurs champs, mais sa relation à la sociologie demeure problématique, puisqu'il s'intéresse notamment à l'émergence des « sciences de l'homme » comme objet historique plutôt qu'à leur simple développement.
Cette remarque permet de corriger une première simplification. Dire que Foucault a enrichi les sciences humaines et sociales ne signifie pas qu'il aurait fourni une nouvelle sociologie générale ou une nouvelle méthode historique applicable partout. Son apport est plutôt celui d'un déplacement du regard. Au lieu de demander uniquement qui détient le pouvoir, il demande comment celui-ci circule dans des pratiques, des institutions, des savoirs et des conduites. Au lieu de considérer la norme comme une évidence sociale préexistante, il s'interroge sur les processus historiques par lesquels certaines manières d'être deviennent normales et d'autres anormales. Au lieu de considérer les catégories par lesquelles nous nous décrivons comme transparentes, il cherche à montrer leur genèse.
C'est là que son apport devient méthodologiquement intéressant : Foucault transforme parfois moins la réponse que la question posée. Et cette différence est loin d'être négligeable dans les sciences humaines.
Le pouvoir : une extension du regard, mais pas une découverte à partir de rien
L'exemple du pouvoir est probablement le plus révélateur. Foucault n'a évidemment pas découvert que les sociétés étaient traversées par des rapports de pouvoir. Marx avait placé les rapports de domination au cœur de son analyse du capitalisme. Weber avait proposé une sociologie élaborée de la domination, de l'autorité et de la légitimité. D'autres traditions avaient déjà étudié l'État, les classes, les institutions ou les mécanismes de coercition.
La contribution foucaldienne consiste plutôt à déplacer l'attention vers les formes concrètes, dispersées et souvent ordinaires par lesquelles le pouvoir s'exerce. Dans Surveiller et punir, la prison devient ainsi le point de départ d'une interrogation plus vaste sur les techniques disciplinaires, la surveillance, l'organisation des espaces, la distribution des corps et la production de comportements conformes. Le pouvoir n'est plus seulement quelque chose que l'on possède ou que l'État impose d'en haut. Il peut également fonctionner à travers des dispositifs, des pratiques professionnelles, des classifications, des examens et des mécanismes qui amènent les individus à participer eux-mêmes à leur propre surveillance.
Cette approche a trouvé des prolongements dans de nombreux domaines. Des travaux consacrés à la manière dont la sociologie a reçu et discuté l'œuvre de Foucault soulignent notamment l'importance de ses analyses du discours, de sa méthode historique, de son traitement du rapport entre action et pouvoir et de sa conception du pouvoir lui-même. Des recherches en sciences de l'organisation, en études du gouvernement, en relations internationales ou encore en théorie sociale ont repris et transformé ces instruments. Les travaux sur la gouvernementalité constituent à cet égard un exemple particulièrement documenté de la diffusion de concepts foucaldiens dans le monde anglophone.
Mais le contrechamp est indispensable. Une théorie du pouvoir qui se concentre sur les mécanismes diffus de normalisation risque de rendre moins visibles certaines dimensions que les traditions sociologiques classiques permettent de mieux identifier : les structures économiques, les positions de classe, les institutions étatiques, les intérêts organisés ou les agents sociaux. La comparaison avec Pierre Bourdieu est éclairante. Des travaux consacrés à leurs conceptions respectives du pouvoir montrent que Foucault et Bourdieu cherchent tous deux à dépasser une conception strictement individualiste du pouvoir, mais que Bourdieu conserve davantage de prise sur les agents identifiables, les institutions et les structures sociales.
Il serait donc excessif de conclure que Foucault aurait découvert la véritable nature du pouvoir. Il a plutôt offert une autre cartographie du pouvoir, particulièrement attentive aux pratiques, aux corps, aux savoirs et aux processus de normalisation. Cette cartographie complète certaines autres approches, mais ne les rend pas inutiles ou inopérantes.
De la discipline à la gouvernementalité : quand gouverner signifie aussi conduire les conduites
La notion de gouvernementalité constitue un autre terrain où l'enrichissement apporté par Foucault peut être observé de manière assez précise. Dans ses cours du Collège de France de la fin des années 1970, notamment Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, Foucault élargit son analyse : il ne s'agit plus seulement de comprendre comment une institution disciplinaire agit sur les individus, mais comment se constituent des rationalités et des techniques permettant de gouverner les conduites.
Les publications posthumes des cours ont joué un rôle important dans cette réception. La Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne notamment l'importance qu'ont prise ces cours dans les interprétations contemporaines de Foucault, en particulier pour les notions de gouvernement et de gouvernementalité. Dans les recherches anglophones, la gouvernementalité est devenue un véritable champ d'étude, avec des prolongements dans l'analyse de l'État, de la sécurité, des politiques publiques, de la santé, de l'économie et des organisations. Des études comparées de la littérature consacrée à la gouvernementalité relèvent explicitement cette diffusion et examine également les principales critiques adressées à cette approche.
Ici encore, cependant, la diffusion d'un concept ne doit pas être confondue avec sa validité universelle. Le succès de la gouvernementalité tient en partie à sa capacité à déplacer l'attention vers les rationalités qui rendent certaines formes de gouvernement possibles. Mais cette souplesse peut devenir une faiblesse lorsqu'elle permet d'appliquer le terme à des réalités extrêmement diverses. Dans le domaine des relations internationales, par exemple, les concepts de gouvernementalité et de biopolitique ont donné lieu à une littérature abondante, tout en suscitant des difficultés liées à leur définition parfois mouvante et à leur extension à des objets très éloignés du contexte dans lequel Foucault les avait élaborés.
Cette réserve est importante. Un concept devient fécond lorsqu'il permet de produire des recherches nouvelles. Il est, par contre, moins pertinent lorsqu'il devient une étiquette capable de désigner presque tout. L'histoire de la réception de Foucault montre donc à la fois la productivité de ses instruments et le risque de leur banalisation.
La sexualité : sortir d'une histoire simplement répressive
L'analyse de la sexualité constitue probablement l'un des exemples les plus célèbres de ce déplacement. Foucault ne soutient pas simplement que les sociétés modernes seraient devenues plus libres sexuellement. Il remet en question une représentation selon laquelle le pouvoir aurait essentiellement fonctionné par interdiction et silence, comme si l'histoire de la sexualité moderne pouvait être racontée principalement comme celle d'une répression progressive.
Dans Histoire de la sexualité, il s'intéresse au contraire à la prolifération des discours, des classifications, des savoirs médicaux, psychiatriques, juridiques et administratifs portant sur le sexe. La sexualité devient ainsi non seulement quelque chose que l'on interdit ou que l'on autorise, mais aussi quelque chose dont on parle, que l'on examine, que l'on catégorise et autour de laquelle se constituent des identités et des formes de savoir.
L'intérêt de cette approche ne réside pas dans l'idée simpliste selon laquelle la répression n'existerait pas. Il réside dans le fait qu'elle oblige à regarder simultanément l'interdit et la production de discours, la contrainte et la connaissance, la norme et la constitution des sujets. Cette manière de poser le problème a trouvé des prolongements considérables dans les études féministes et les recherches sur le genre. Une synthèse publiée dans l'Oxford Handbook of Feminist Theory montre que les concepts foucaldiens de pouvoir productif, de discipline, de biopouvoir, de gouvernementalité et de subjectivation ont fourni des ressources importantes à la critique féministe, tout en suscitant des contestations sur plusieurs points fondamentaux.
C'est justement cette double réception qui nous intéresse. Foucault a fourni des instruments permettant de penser la constitution historique des sujets sexués et les mécanismes de normalisation du genre, mais des théoriciennes féministes lui ont reproché de ne pas suffisamment expliquer certaines dimensions de l'expérience subjective et de la domination spécifique des femmes. La littérature recensée par la Stanford Encyclopedia of Philosophy montre notamment comment Judith Butler a repris certains éléments de son analyse tout en estimant nécessaire d'aller plus loin dans l'analyse psychique de la sujétion, tandis que Nancy Fraser a critiqué l'insuffisance normative de l'approche foucaldienne du pouvoir.
La leçon est importante : un apport intellectuel peut être considérable précisément parce qu'il est repris, transformé et contesté. L'influence n'est pas nécessairement la fidélité d’appréciation.
A suivre …
