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Michel Foucault - Partie II : La réception historique, une influence réelle, mais jamais sans résistances
Illustration artistique inspirée du portrait de Michel Foucault © THE WORDS
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Michel Foucault - Partie II : La réception historique, une influence réelle, mais jamais sans résistances

THE WORDS | 13 octobre 2026

L'histoire fournit peut-être le meilleur terrain pour éprouver notre hypothèse. Foucault a profondément intéressé les historiens, mais son rapport à la discipline historique a toujours été ambigu. Il utilisait les archives et produisait des récits historiques tout en contestant certaines manières traditionnelles de concevoir la continuité historique, la causalité ou le sujet historique.

Les réactions des historiens ont donc été contrastées. Dans une étude consacrée à la réception de Foucault par les historiens suédois, l'historien Roddy Nilsson examine l'usage effectif de ses concepts dans les travaux historiques. Il constate notamment que les notions de pouvoir, de discours et de discipline ont été davantage reprises que celle de gouvernementalité, pourtant très présente dans certaines autres traditions universitaires. L'auteur observe également que les historiens ont généralement intégré certains éléments de Foucault sans aller jusqu'à adopter ses positions les plus radicales sur le sujet, l'humanisme ou le nominalisme.

Cette observation est précieuse parce qu'elle permet de mesurer l'influence autrement que par des déclarations générales. Elle montre que la réception d'un auteur est sélective : une discipline ne reçoit pas une pensée en bloc, elle prélève certains outils, les adapte à ses propres méthodes et en laisse d'autres de côté.

La réception anglophone de l’ouvrage fondamental de Foucault, ‘’Surveiller et punir’’, fournit un autre contrepoint. Des historiens comme Richard J. Evans ou Pieter Spierenburg ont contesté certains aspects des analyses foucaldiennes, notamment sur le plan empirique et historiographique. Une étude récente consacrée à ces débats souligne cependant que les désaccords ne portaient pas uniquement sur les faits, ils opposaient aussi des conceptions différentes de ce que doit être une explication historique. Cette distinction est essentielle. Dire que Foucault a été critiqué par des historiens ne signifie pas qu'il aurait été « réfuté ». Mais dire qu'il a été influent ne dispense pas davantage d'examiner les objections qui lui ont été adressées.

Lawrence Stone, dans un échange avec Foucault publié par la New York Review of Books en 1983, formulait déjà ses réserves. Il reconnaissait la puissance de certaines conceptualisations foucaldiennes tout en mettant en doute certaines chronologies, généralisations et explications causales, ainsi que la quantité de données mobilisées pour les étayer. Le débat est particulièrement instructif parce qu'il fait apparaître une différence de régime de la preuve : la force heuristique d'une interprétation historique n'est pas exactement la même chose que sa démonstration empirique selon les critères du métier d'historien.

Ce que les critiques obligent à ne pas oublier

La pensée foucaldienne possède une autre limite importante : elle rend parfois difficile la formulation d'un critère permettant de distinguer clairement une domination injuste d'une autre relation de pouvoir. Si toute relation sociale est traversée par le pouvoir, sur quelle base normative peut-on condamner certaines formes de pouvoir plutôt que d'autres ?

Cette interrogation a notamment nourri le débat avec Jürgen Habermas. Celui-ci a reproché à Foucault de ne pas pouvoir rendre compte de fondements normatifs suffisamment explicites pour ses propres critiques de la société. Les travaux consacrés à ce débat montrent cependant que la question demeure disputée : certains interprètes cherchent à identifier une normativité implicite chez Foucault, tandis que d'autres soutiennent que sa démarche remet précisément en cause la nécessité de fondements normatifs universels.

Le débat avec Bourdieu soulève une difficulté différente. Une partie de la critique consiste à demander si l'analyse foucaldienne du pouvoir ne risque pas de rendre trop indéterminés les agents et les lieux où s'exerce effectivement la domination. Dans une comparaison entre les deux auteurs, Ciaran Cronin souligne ainsi que la conception foucaldienne peut rendre difficile l'identification d'une localisation sociale déterminée du pouvoir et de la résistance, tandis que Bourdieu rattache davantage les rapports de domination aux agents, aux institutions et aux structures sociales.

Ces critiques ne suffisent pas à remettre en cause radicalement l'apport de Foucault. Elles montrent plutôt ce que son approche éclaire moins bien. C'est précisément ainsi qu'il convient de traiter une œuvre intellectuelle majeure : non pas en lui demandant de répondre à toutes les questions, mais en identifiant avec précision celles auxquelles elle permet de répondre et celles pour lesquelles d'autres instruments sont nécessaires.

Portée et limites de la pensée de Foucault

Il faut enfin se méfier d'un autre raccourci : celui qui consiste à mesurer l'importance de Foucault par la quantité de fois où son nom ou ses concepts apparaissent dans la littérature scientifique. Une forte diffusion bibliographique témoigne d'une réception, mais ne permet pas à elle seule de conclure à la validité, à la profondeur ou à la supériorité d'une pensée. Le nombre de citations est un indicateur de circulation intellectuelle, pas un éclaireur de la vérité.

Ce qui paraît plus significatif est la diversité des usages auxquels son œuvre a donné lieu. On retrouve ses concepts dans la sociologie, l'histoire, la théorie politique, les études féministes, les sciences de l'organisation, les études de santé ou encore les relations internationales. Mais ces appropriations ne sont ni uniformes ni toujours fidèles à son projet initial. Une étude comparée suédoise montre par exemple que certains concepts ont été largement utilisés alors que d'autres sont restés marginaux. Une synthèse consacrée à la sociologie souligne de son côté à la fois l'ampleur de l'influence foucaldienne et les difficultés persistantes de son intégration dans la discipline.

Cette diffusion sélective est peut-être plus intéressante que l'affirmation générale selon laquelle Foucault aurait « renouvelé les sciences humaines et sociales ». Elle permet de poser une question beaucoup plus précise : qu'est-ce qui a effectivement survécu à Foucault dans les pratiques de recherche ?

La réponse semble alors moins spectaculaire, mais intellectuellement plus solide. Ce qui demeure n'est pas nécessairement une doctrine foucaldienne intacte. Ce sont des habitudes de questionnement : se demander comment une catégorie s'est constituée, rechercher les institutions et les pratiques qui lui donnent consistance, examiner le rapport entre savoir et pouvoir, étudier la normalisation sans la réduire à la simple répression, analyser les formes de gouvernement qui passent par la conduite des conduites, enfin, considérer les individus non seulement comme soumis au pouvoir, mais aussi comme des sujets qui se constituent dans des rapports complexes avec lui.

Alors, quel a été réellement l’impact de Foucault ?

Au terme de cette analyse comparée, la réponse ne peut être ni un hommage automatique ni une réfutation de principe. Oui, il est raisonnable de considérer que la pensée de Michel Foucault a enrichi notre compréhension de certains phénomènes humains et sociaux, mais à condition de donner au terme « enrichi » un sens précis. Son apport n'est pas celui d'une théorie générale qui aurait remplacé les grandes traditions des sciences sociales. Il tient davantage à l'introduction ou à la diffusion de perspectives permettant d'interroger autrement des objets déjà étudiés : le pouvoir, la norme, la maladie, la prison, la sexualité, le gouvernement, les savoirs et la formation des sujets.

Cet enrichissement est d'autant plus crédible qu'il ne repose pas uniquement sur les institutions qui entretiennent aujourd'hui sa mémoire. Il se constate dans des usages disciplinaires différenciés, dans des travaux qui ont repris ses concepts, dans des recherches qui les ont transformés et également dans les critiques qui ont obligé ses lecteurs à préciser ce que ces concepts permettent réellement de comprendre. L'influence de Foucault apparaît ainsi moins comme une conquête homogène des sciences humaines que comme une circulation intellectuelle faite d'appropriations, de déplacements, de résistances et de corrections.

Il serait donc tout aussi excessif de présenter Foucault comme celui qui aurait « révolutionné » les sciences humaines que de réduire son œuvre à une mode philosophique. Les deux jugements évitent finalement le véritable travail critique. Le premier transforme une réception importante en vérité historique générale, le second transforme les contestations adressées à son œuvre en preuve de son insignifiance. Entre ces deux simplifications se trouve probablement ce que l'on peut raisonnablement établir.

Cent ans après sa naissance, l'intérêt de Foucault tient peut-être moins à la possibilité de répéter ses concepts qu'à celle de conserver une exigence qu'il a lui-même largement incarnée : ne pas considérer comme naturel ce qui est devenu évident, ne pas confondre une catégorie avec une réalité intemporelle et ne pas accepter trop vite les formes de savoir à travers lesquelles une société se décrit elle-même.

C'est peut-être là que son héritage demeure le plus fécond. Non pas parce que Foucault aurait donné aux sciences humaines leur vérité définitive, mais parce qu'il leur a fourni, parmi d'autres, des instruments pour se méfier de leurs propres évidences. Et cette fonction critique ne dispense nullement de le soumettre, lui aussi, au même examen. C'est précisément parce que sa pensée a compté qu'elle doit pouvoir être questionnée, discutée, corrigée et, lorsque les recherches l'exigent, contestée.

Ainsi ‘’pensait’’ Michel Foucault. Mais cent ans après, la véritable question n'est peut-être plus seulement de savoir ce qu'il pensait. Elle est de savoir ce que nous sommes encore capables de penser après lui - et ce que la confrontation avec ceux qui l'ont discuté, corrigé ou contredit nous permet de penser autrement.