Rabat 2026 : une capitale du livre, une ville à faire lire
En consacrant Rabat Capitale mondiale du livre pour 2026, l’UNESCO reconnaît la vitalité d’une ville où l’édition, la création et la transmission des savoirs disposent d’ancrages solides. Cette distinction ouvre aussi une perspective exigeante : donner au livre une présence plus familière dans la vie quotidienne, bien au-delà des célébrations.
Une ville se raconte dans ses monuments, ses rues, ses façons d’habiter le temps. Elle se raconte aussi dans les livres qu’elle accueille, ceux qu’elle inspire et ceux que ses habitants prennent le loisir d’ouvrir. Entre la mémoire conservée et les imaginaires encore à naître, la lecture entretient une circulation discrète. Elle permet à une cité de poursuivre la conversation avec elle-même et de rencontrer d’autres mondes.
La désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre pour 2026 donne une portée internationale à cette conversation. Annoncée le 8 octobre 2024 par Audrey Azoulay, alors directrice générale de l’UNESCO, elle inscrit la capitale marocaine dans une succession de villes engagées en faveur du livre et de la lecture. Vingt-sixième à recevoir ce titre depuis 2001, Rabat succède à Rio de Janeiro et à Strasbourg. Le calendrier retenu pour son année de célébration s’ouvrait le 23 avril 2026, Journée mondiale du livre et du droit d’auteur.
Une reconnaissance qui engage
Toute consécration culturelle produit une joie légitime. Elle rend visible un travail patient, souvent accompli loin des projecteurs : celui des auteurs, des éditeurs, des libraires, des bibliothécaires et de toutes les personnes qui organisent la rencontre entre un texte et ses lecteurs.
Dans son communiqué de désignation, l’UNESCO relevait la présence de 54 maisons d’édition à Rabat, le développement de ses librairies et l’importance de son Salon international de l’édition et du livre parmi les manifestations africaines du secteur. Elle soulignait également les engagements de la ville en matière d’alphabétisation et d’émancipation des femmes et des jeunes par la lecture.
Ces éléments dessinent un milieu vivant. Un livre naît du travail d’un auteur, puis traverse des métiers, des choix et des lieux avant de parvenir entre les mains de quelqu’un. La qualité de cette traversée détermine une part de son destin. Une politique culturelle attentive au livre doit donc prendre soin de toute cette chaîne, jusque dans ses maillons les moins visibles.
La reconnaissance internationale apporte une occasion de renforcer ces liens. Sa portée se mesurera, avec le temps, à ce qu’elle aura permis de consolider : une librairie qui trouve son public, un éditeur qui accompagne une voix nouvelle, une bibliothèque qui élargit ses horaires, un lecteur qui découvre le plaisir de revenir.
Le livre à hauteur de vie
Le mot « accès » revient souvent dans les discours consacrés à la culture. Il mérite d’être pris dans toute son épaisseur. Pouvoir lire suppose un apprentissage, une disponibilité, des ouvrages abordables et des lieux accueillants. Cela demande parfois une médiation, une voix qui donne envie, une rencontre qui dissipe la crainte de ne pas comprendre.
Le programme officiel de Rabat 2026 prévoit ainsi des activités dans des maisons de jeunes, des médiathèques, des établissements scolaires et des espaces de proximité. Des lectures à voix haute, des ateliers d’écriture et des propositions destinées aux femmes et aux enfants y côtoient les rencontres littéraires. Ce programme exprime une volonté de rapprocher le livre de publics et de cadres de vie différents ; sa réalisation et ses effets demandent, eux, à être suivis dans la durée.
Cette proximité compte. On devient parfois lecteur grâce à un ouvrage rencontré au bon moment, dans un endroit où l’on se sent à sa place. Une bibliothèque peut offrir ce premier accueil. Un enseignant, un libraire ou un proche peut prolonger l’élan. L’habitude se construit ensuite, à travers des découvertes, des préférences et des abandons aussi.
Lire ouvre un espace où chacun peut éprouver sa pensée. Le texte oblige à ralentir, à suivre un raisonnement, à habiter une sensibilité différente de la sienne. Il donne des mots à ce qui restait confus et expose à ce qui dérange. Dans une vie collective traversée de jugements rapides, cette expérience possède une valeur culturelle et civique précieuse.
Faire circuler les langues et les imaginaires
La vocation internationale d’une capitale du livre prend toute sa force lorsqu’elle favorise la circulation des œuvres. Accueillir des auteurs, traduire leurs textes, faire connaître des éditeurs et rapprocher des lecteurs permet d’élargir le champ des rencontres.
Pour Rabat, cette ouverture peut s’appuyer sur la pluralité des langues et des appartenances qui traversent la vie culturelle marocaine. L’arabe, l’amazighe, le français et les autres langues de création et de traduction constituent autant de voies d’accès aux expériences humaines. Leur rencontre gagne à préserver les singularités, les nuances et les résistances propres à chaque écriture.
La traduction joue ici un rôle décisif. Elle exige une attention patiente à la voix d’autrui. Elle engage des choix littéraires, des compétences et des moyens. Soutenir ce travail, c’est donner à des œuvres la possibilité de voyager avec leur complexité.
Une telle ambition permettrait aussi de mieux faire circuler les littératures africaines entre elles, de multiplier leurs interlocuteurs et de diversifier les chemins de leur reconnaissance. Les imaginaires ont besoin de lieux où se rencontrer, mais également de conditions concrètes pour être publiés, diffusés et lus.
Ce qui restera après l’année
La Maison des mondes du livre apporte à cette réflexion une perspective institutionnelle. Dans sa présentation du projet, Abdeljelil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, décrit un réseau de lieux complémentaires répartis dans Rabat, associant notamment résidences, création, transmission et débat. Il en présente la réalisation comme progressive : l’ambition doit donc être distinguée de l’ensemble des équipements effectivement achevés.
Cette conception ouvre une voie féconde. Elle donne une place au temps de l’écriture, à la rencontre entre disciplines et au travail des générations qui arrivent. Une ville peut ainsi participer à la naissance des œuvres qu’elle offrira demain à ses lecteurs.
L’enjeu durable de Rabat 2026 se trouve peut-être là : installer des possibilités qui survivront au calendrier. Des lieux accessibles, des métiers soutenus, des œuvres accompagnées et des habitudes de lecture peuvent donner à cette année une profondeur que les cérémonies, seules, ne sauraient assurer.
Les distinctions entrent dans l’histoire des villes. Les livres, eux, entrent dans la vie des personnes. Rabat aura donné à son titre sa portée la plus heureuse si, dans quelques années, des lecteurs peuvent encore désigner une rencontre, une bibliothèque ou un ouvrage et se souvenir : c’est là que quelque chose a commencé.
Cette ambition prend également sens dans l’évolution des rapports culturels entre le Nord et les Suds. La distinction accordée à Rabat offre une occasion de renforcer la place des acteurs locaux dans la publication, la traduction et la circulation des œuvres. Sa portée pourrait ainsi se prolonger dans des échanges où les auteurs et les éditeurs du Sud disposent de moyens plus solides pour choisir leurs interlocuteurs, faire connaître leurs catalogues et participer aux débats internationaux. La reconnaissance symbolique trouverait alors une traduction concrète dans un partage plus équilibré des possibilités de création et de diffusion.
Rabat pourrait aussi contribuer à rapprocher davantage les Suds entre eux, en favorisant des rencontres entre les littératures africaines, arabes et latino-américaines, tout en approfondissant leurs relations avec celles du Nord. Cette perspective suppose des coopérations durables, attentives aux langues, aux publics et aux conditions de travail des professionnels du livre. Elle donnerait à cette année une portée supplémentaire : celle d’une ville qui accueille les récits du monde et contribue, depuis son propre lieu, à diversifier les chemins par lesquels ils se rencontrent.
Repères et sources
UNESCO - Désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026, 8 octobre 2024
Rabat 2026 - Programme officiel des activités
Abdeljelil Lahjomri - La Maison des mondes du livre à Rabat, une nouvelle géographie culturelle
