Quand la citoyenneté devient une arme…
Pendant deux siècles, être citoyen a voulu dire pouvoir être appelé à défendre la nation, tandis que l'État confisquait aux individus l'usage de la force. Aujourd'hui, le mouvement semble s'inverser : ce n'est plus le citoyen qui porte l'arme, c'est le statut de citoyen lui-même que le pouvoir brandit. Retour sur un pacte, et sur ce qui arrive lorsqu'il se retourne.
L'expression admet deux lectures, et toute la réflexion tient dans l'écart entre elles. La première, la plus ancienne, parle d'une citoyenneté « en armes » : le citoyen est celui qui peut et doit défendre la communauté, et c'est à ce titre qu'il est reconnu. La seconde, plus inquiétante, parle d'une citoyenneté qui devient elle-même une arme : le statut de citoyen, avec tout ce qu'il garantit, est utilisé comme levier de sanction contre ceux dont les paroles ou les œuvres déplaisent. Entre les deux, il y a un pacte historique, patiemment construit, que l'on croyait acquis et dont on mesure aujourd'hui la fragilité.
I. Les fondements historiques : le citoyen en armes
Le lien entre la citoyenneté et la défense collective naît avec les grandes révolutions. En France, dès l'été 1789, la Garde nationale rassemble des citoyens armés pour protéger la Révolution contre l'arbitraire du pouvoir royal comme contre le désordre. En août 1793, la levée en masse décrète que tout Français est requis pour la défense de la patrie, et la loi Jourdan de 1798 installe la conscription comme principe. L'idée est neuve et puissante : le droit de participer à la vie politique et le devoir de défendre la communauté sont les deux faces d'un même statut. Le citoyen n'est plus le sujet d'un roi, il est le co-propriétaire d'une nation qu'il est prêt à protéger.
Mais cette idée n'a pas partout produit les mêmes institutions, et la comparaison est instructive.
En France, le citoyen en armes est un citoyen encadré : la force qu'il met au service de la nation est organisée, commandée, jamais laissée à son seul jugement contre l'État. Aux États-Unis, le deuxième amendement de 1791 évoque une « milice bien organisée » comme garantie de la liberté, et la Cour suprême a fini, en 2008, par y reconnaître un droit individuel de posséder des armes. La guerre de Sécession, de 1861 à 1865, avait pourtant rappelé à quel point des citoyens armés pouvaient aussi se dresser contre l'État qui les contenait. Quant à la révolution russe, elle a lié les armes non à la nation mais à une classe : les gardes rouges puis l'Armée rouge défendent un projet social, et la constitution de 1918 prive de droits politiques toute une catégorie de citoyens, les « lishentsy », jugés ennemis de ce projet. On y voit déjà, en germe, que la citoyenneté peut être conditionnée à la loyauté envers un pouvoir.
Au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, le service militaire universel donne à ce lien sa forme la plus aboutie. En Prusse dès 1814, puis dans la plupart des pays européens, tous les hommes d'une classe d'âge sont appelés sous les drapeaux. L'uniforme devient le symbole d'une égalité : devant le service, le fils de bourgeois et le fils de paysan sont soumis à la même règle. On a parlé d'un « impôt du sang », l'égale contribution de tous à la survie du groupe, qui donnait en retour une légitimité à l'égale revendication de droits. Il faut noter, pour être honnête, ce que ce modèle avait d'incomplet : les femmes en étaient exclues, et avec elles longtemps du suffrage, ce qui confirme que le lien entre armes et citoyenneté fonctionnait aussi comme un principe d'exclusion.
Reste le troisième pilier, le monopole étatique de la violence légitime, que Max Weber théorise en 1919 comme la définition même de l'État moderne. L'idée vient de plus loin, de Hobbes en particulier : les individus renoncent à se faire justice eux-mêmes et à s'armer les uns contre les autres, et l'État, en échange, leur garantit la sécurité et des droits. C'est un échange, et c'est bien ce qui le rend fragile : celui qui détient le monopole de la force détient aussi, potentiellement, le pouvoir de la tourner contre ceux qui la lui ont confiée. Toute l'histoire du droit moderne est celle des garde-fous posés autour de ce monopole, des juges indépendants aux libertés publiques.
II. Évolutions contemporaines : du fusil à la résilience
Ce modèle s'est profondément transformé. En France, la conscription a été suspendue en 1997 et définitivement abandonnée en 2001, remplacée par une Journée Défense et Citoyenneté censée maintenir un lien symbolique entre la jeunesse et l'institution militaire. Mais l'histoire récente a rattrapé cette parenthèse. Le 27 novembre 2025, Emmanuel Macron a annoncé la création d'un service national militaire de dix mois, fondé sur le volontariat, destiné d'abord aux jeunes de 18 et 19 ans, avec 3 000 volontaires en 2026, 10 000 par an en 2030 et 50 000 en 2035. La Journée Défense et Citoyenneté est rebaptisée « Journée de mobilisation », et le texte prévoit qu'en cas de crise majeure, le Parlement pourrait rendre le service obligatoire. D'autres pays ont suivi une pente analogue : la Lituanie a rétabli la conscription en 2015, la Suède en 2017, le Maroc en 2018 en réintroduisant un service militaire obligatoire.
Parallèlement, l'idée même de défense s'est élargie. Face aux menaces hybrides, aux crises sanitaires, aux cyberattaques, la mobilisation citoyenne n'est plus pensée seulement autour du fusil, mais autour de la protection civile, de la cyber-résilience et de la cohésion sociale. Ce mouvement est légitime et même nécessaire : une société qui sait réagir à une panne géante, à une épidémie ou à une campagne de désinformation est plus solide qu'une société qui compte uniquement sur son armée. Mais il porte une ambiguïté que l'on ne voit pas toujours. Lorsque la défense du pays englobe la cohésion sociale, l'information, l'image, le récit national, la frontière entre ce qui menace la nation et ce qui la critique devient plus difficile à tracer. Une conception totale de la défense appelle une conception large de la loyauté. Et c'est précisément dans cet élargissement que se glisse la possibilité d'une citoyenneté retournée comme arme.
III. Quand le pacte s'inverse : la citoyenneté devient l'arme
Hannah Arendt, qui avait vu de près ce que la perte d'un statut fait à un être humain, parlait en 1951 du « droit d'avoir des droits » : avant tout autre droit, il faut appartenir à une communauté politique qui reconnaît votre existence. Retirer la citoyenneté, ce n'est donc pas retirer un droit parmi d'autres, c'est retirer ce qui rend les autres possibles. C'est ce qui en fait une arme d'une redoutable efficacité, parce qu'elle n'a pas besoin de violence physique pour atteindre sa cible.
L'histoire du XXᵉ siècle l'a montré de façon glaçante. En décembre 1921, un décret soviétique prive de la nationalité russe les nombreux ressortissants partis à l'étranger depuis 1917, créant une population massive d'apatrides pour lesquels la Société des Nations invente en 1922 le passeport Nansen.
En Allemagne, les lois de Nuremberg de 1935 séparent les citoyens du Reich des simples ressortissants, et un décret de novembre 1941 déchoit de leur nationalité les Juifs qui se trouvent à l'étranger. En France, la loi de Vichy du 22 juillet 1940 organise la révision des naturalisations accordées depuis 1927 : environ quinze mille personnes sont déchues de leur nationalité, dont plus de six mille Juifs, ce qui facilitera souvent leur déportation. Dans chacun de ces cas, la déchéance précède et rend possible la persécution. Elle désigne une catégorie de personnes comme n'étant plus pleinement des nôtres.
C'est de cette expérience que sont nées les protections de l'après-guerre : l'article 15 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, qui interdit de priver arbitrairement quiconque de sa nationalité, puis la Convention de 1961 sur la réduction des cas d'apatridie. Ces principes n'ont pas aboli la déchéance, que de nombreuses démocraties pratiquent, notamment à l'encontre de personnes condamnées pour terrorisme et disposant d'une double nationalité. En France, le débat de 2015 et 2016 sur l'inscription de la déchéance dans la Constitution s'est achevé par un abandon du projet, après de vives controverses sur la création de citoyens de seconde catégorie et sur le risque d'apatridie. Au Royaume-Uni, le retrait de la nationalité de Shamima Begum, en 2019, a nourri une discussion durable sur les limites de ce pouvoir. En Israël, une loi adoptée en février 2023 par 94 voix contre 10 permet au ministre de l'Intérieur de retirer la citoyenneté ou la résidence aux personnes condamnées pour terrorisme et percevant des fonds de l'Autorité palestinienne, après une audience préalable.
Il est important de distinguer ces cas, que l'on peut discuter mais qui visent des actes de violence jugés par un tribunal, de ce qui se dessine lorsque la menace de déchéance s'applique à la parole. Les deux projets de loi annoncés le 16 septembre 2026 par Benjamin Netanyahou, à la suite du prix décerné au documentaire Naza à Venise, concernent la diffamation des soldats de l'armée israélienne à l'étranger : l'un autoriserait le retrait de la citoyenneté, l'autre multiplierait par vingt les dommages et intérêts, avec cette formule explicite visant à « frapper au porte-monnaie ». Le chef du gouvernement a nommé des personnes précises, parmi lesquelles les deux réalisateurs du film.
Le gouvernement peut faire valoir qu'une armée de citoyens a droit à la protection de son honneur, et que des accusations diffusées à l'étranger peuvent nuire à la position du pays dans des enceintes où il est mis en cause. L'argument n'est pas absurde. Mais il se heurte à une objection de principe : dans le pacte historique, la loyauté du citoyen se mesure à ce qu'il fait, pas à ce qu'il dit, et la réponse à une parole jugée fausse ou injuste est le débat, ou à défaut le procès en diffamation devant un juge, non la perte de son appartenance à la communauté. Plus d'un millier de personnalités du cinéma et de la culture israélienne ont d'ailleurs rappelé que la citoyenneté n'est pas une récompense que le régime distribue, et la présidence de l'État serait elle-même réservée sur la faisabilité d'une telle mesure.
IV. Ce que le retournement nous apprend
Le paradoxe est total. La citoyenneté « en armes » reposait sur l'idée que l'État, détenteur de la force, la mettait au service de la communauté en échange de l'obéissance et de la loyauté de ses membres. La citoyenneté « comme arme » inverse la relation : l'État détient non plus seulement la force, mais le statut qui fonde l'appartenance, et il en use comme d'un moyen de pression sur ceux qui le dérangent. Dans les deux cas, le monopole est le même. Ce qui change, c'est qu'il ne s'exerce plus contre un ennemi extérieur mais contre un membre de la communauté, et que la sanction n'est plus la contrainte physique, mais l'effacement du droit d'avoir des droits.
Il en découle quelques principes simples, que les expériences du passé permettent de formuler sans emphase. Le statut de citoyen ne devrait jamais pouvoir se perdre pour un propos, une œuvre ou un témoignage, faute de quoi il devient un prêt accordé sous condition de docilité plutôt qu'un droit. Toute déchéance, si on la juge parfois inévitable, devrait relever d'un juge indépendant et non d'un ministre, et ne jamais produire d'apatridie. Elle ne devrait pas non plus distinguer deux classes de citoyens, selon qu'ils le sont depuis toujours ou depuis peu, ou selon qu'ils disposent ou non d'une autre nationalité. Et l'extension de la notion de défense à l'information et au récit devrait toujours s'accompagner d'une réaffirmation de la liberté d'expression, parce que c'est elle qui permet à une nation de corriger ses erreurs.
On retrouve ici une intuition qui dépasse le seul cas de la nationalité. Comme la culture, la citoyenneté est un bien inaliénable : on ne peut ni la vendre ni la céder, et un pouvoir qui s'arroge la capacité de la retirer pour ce qu'on pense ou ce qu'on filme touche à quelque chose qui n'est pas à lui. Le citoyen a cessé, pour l'essentiel, de porter l'arme. Reste à empêcher que l'État ne fasse de son passeport une arme à sa place.
