Brésil, Israël, États-Unis : trois scrutins, un mouvement de fond à grands risques
Le 25 octobre au Brésil, le 27 en Israël, le 3 novembre aux États-Unis : en dix jours, trois démocraties puissantes passent par les urnes. Elles ont des systèmes électoraux, des enjeux et des histoires très différents, mais elles se ressemblent par ce qu'elles révèlent : la personnalisation du pouvoir, la polarisation des opinions et le doute sur les institutions. Regards croisés.
Un éditorial de Paris Match, publié le 5 octobre, invite à lever les yeux vers ces trois scrutins qui, selon lui, « redessineront la carte du monde ». Il y voit trois pays symboliques, parfois considérés comme des modèles, parfois comme des contre-modèles, qui se frottent au suffrage universel à quelques jours d'intervalle. L'idée mérite d'être prolongée par une comparaison. Qu'ont-ils réellement en commun, en quoi diffèrent-ils, et que dit chacun de ces votes de l'état de la démocratie aujourd'hui ?

Trois référendums sur une personne
Dans les trois pays, la campagne tourne moins autour d'un programme que d'un nom. Au Brésil, c'est presque une affaire de famille. Flávio Bolsonaro a été désigné par son père, Jair, condamné par la Cour suprême pour avoir comploté contre l'ordre démocratique. Cette condamnation pénale s'ajoute à l'inéligibilité électorale de huit ans prononcée en 2023 : la seule échéance de 2030 ne résume donc plus sa situation judiciaire. En face, Lula, 80 ans, brigue un quatrième mandat non consécutif. Les niveaux de rejet élevés des deux candidats invitent à lire ce duel aussi comme une confrontation de refus, sans confondre un indicateur de sondage avec les motivations de chaque électeur.
En Israël, le sujet de l'élection est le Premier ministre sortant lui-même. La question posée aux électeurs est moins celle d'une réforme précise que celle de son maintien ou de son départ, après une législature minée par les fractures de sa coalition, notamment sur la conscription des ultra-orthodoxes. Aux États-Unis enfin, les élections de mi-mandat ont toujours été un baromètre du président en place, et celui-ci n'y échappe pas : selon l'enquête Reuters/Ipsos menée du 16 au 19 octobre, 31 % des Américains approuvent l'action de Donald Trump. Cet indicateur national mesure une opinion à un moment donné ; il ne prédit pas à lui seul la répartition des sièges au Congrès.
Trois machines électorales, trois manières de compter
Le même mot, « élection », recouvre trois mécaniques très différentes, qui changent ce que le résultat peut vouloir dire.
Au Brésil, la présidentielle est un duel : il faut plus de la moitié des voix valides, et le vainqueur gouverne à la tête de l'exécutif. Au premier tour, Flávio Bolsonaro a recueilli 47,03 % des voix valides, devant Lula, à 45,16 %. Leur total dépasse 92 %, mais cette concentration ne démontre pas, à elle seule, que le second tour sera serré. L'issue dépendra notamment des reports de voix et de la mobilisation des électeurs le 25 octobre.
En Israël, le scrutin est proportionnel : on vote pour des listes, puis les négociations déterminent si une majorité de 61 sièges sur 120 peut se former. L'agrégateur Reuters, actualisé le 14 octobre à partir des données disponibles au 11, place Yashar légèrement devant le Likoud. Ces estimations ne garantissent aucune coalition : les alliances et le franchissement du seuil électoral de 3,25 % restent décisifs.
Aux États-Unis, ces élections ne changent ni le président ni sa politique par elles-mêmes. Elles renouvellent les 435 sièges de la Chambre et environ un tiers du Sénat. Les intentions de vote nationales peuvent éclairer le rapport de forces, mais leur traduction en sièges dépend de chaque circonscription et de chaque État. Mais les redécoupages de circonscriptions menés depuis plus d'un an dans de nombreux États républicains ont réduit le nombre de sièges réellement disputés. Ici encore, le nombre de voix et le nombre de sièges ne se recoupent pas exactement.
Ce que chaque peuple a en tête
Les préoccupations qui pèsent sur les électeurs ne sont pas les mêmes, et c'est instructif. Au Brésil, les deux camps sont ébranlés par des affaires : la Cour suprême a autorisé la police fédérale à enquêter sur le fils aîné de Lula, soupçonné de transactions illicites impliquant l'État, tandis que Flávio Bolsonaro a dû s'expliquer sur une demande de financement, auprès d'un banquier aujourd'hui emprisonné, pour un film sur son père. S'y ajoute la pression venue de l'extérieur, avec les menaces de nouvelles surtaxes américaines contre le Brésil.
En Israël, l'attention se partage entre la sécurité, les conséquences de la guerre, le statut des ultra-orthodoxes face au service militaire, et le malaise social. Aux États-Unis, le coût de la vie domine : il est la première priorité de vote pour 52 % des personnes interrogées dans l'enquête Reuters/Ipsos menée du 30 septembre au 5 octobre, loin devant les valeurs démocratiques (20 %) et l'immigration (10 %). La guerre avec l'Iran et ses effets sur les prix de l'énergie alimentent cette inquiétude.
Malgré ces différences, un fil commun se dessine : l'inquiétude économique ou sécuritaire, et un déficit de confiance envers ceux qui gouvernent comme envers ceux qui prétendent les remplacer.
L'ombre portée sur le monde
L'impact de ces votes dépasse chacune des frontières. Le Brésil, première puissance d'Amérique latine, est un maillon de la vague conservatrice qui, encouragée par Donald Trump, a déjà gagné l'Argentine, la Colombie et le Pérou. Une victoire de Flávio Bolsonaro prolongerait ce mouvement, quand une victoire de Lula confirmerait une résistance à contre-courant, dans un pays qui abrite l'essentiel de l'Amazonie et dont les relations commerciales avec Washington sont déjà tendues.
En Israël, l'issue pèsera sur la conduite de la guerre et sur la place du pays dans la région et à l'ONU, mais la nécessité de former une coalition pourrait retarder pendant des semaines toute orientation claire. Aux États-Unis, une Chambre démocrate pourrait multiplier les enquêtes et les bras de fer budgétaires, sans pouvoir à elle seule infléchir une politique étrangère qui reste largement entre les mains du président. Les trois résultats ne sont d'ailleurs sans doute pas totalement indépendants : Washington, qui encourage ouvertement la vague conservatrice en Amérique latine, verra sa propre marge de manœuvre dépendre du verdict de novembre.
Le peuple a-t-il toujours raison ?
L'éditorial affirme que, quoi qu'il advienne, le peuple souverain aura raison. La formule est belle, mais elle mérite d'être précisée. Le vote confère une légitimité, pas une infaillibilité : on peut respecter un résultat et le juger mauvais, sans contester pour autant le droit des électeurs de le prononcer. Ce qui rend un verdict acceptable, c'est la qualité du processus qui y conduit.
Or, sur ce plan, chacun des trois pays porte ses propres interrogations. Au Brésil, l'élection de 2022 s'était achevée par la contestation, par le camp Bolsonaro, d'une partie des machines de vote. En Israël, la campagne s'accompagne de projets de loi annoncés par le Premier ministre pour sanctionner, jusque dans leur nationalité, des critiques de l'armée, ce qui pose la question de l'espace laissé au débat. Aux États-Unis, les redécoupages de circonscriptions ont brouillé la correspondance entre les voix et les sièges. Quant aux sondages, qu'on cite comme une boussole, ils ont déjà été pris en défaut au premier tour brésilien : ce ne sont pas des résultats, et il faut s'en souvenir en lisant les prévisions sur les midterms.
Une présidence, une coalition, un contre-pouvoir
On peut résumer ces trois scrutins par trois mots. Le Brésil choisit entre la continuité et l'alternance, après une condamnation judiciaire qui a bouleversé le camp conservateur. Israël joue une coalition, c'est-à-dire la capacité de rassembler une majorité dans un paysage éclaté. Les États-Unis jouent un contre-pouvoir, avec la capacité du Congrès de rééquilibrer un exécutif devenu très dominant.
Ces trois enjeux sont distincts, mais ils partagent la même épreuve : dans chaque cas, ce sont des institutions qui sont mises à l'épreuve, et pas seulement des dirigeants. Le vrai test ne sera donc pas uniquement de savoir qui l'emporte. Il sera de voir comment le perdant reçoit sa défaite, et comment le gagnant exerce sa victoire.
Repères et sources
Agência Brasil — résultats du premier tour brésilien, 5 octobre 2026
Agência Brasil — inéligibilité électorale de Jair Bolsonaro, juin 2023
Agência Brasil — conséquences de la condamnation pénale, septembre 2025
Reuters — suivi des sondages israéliens, actualisé le 14 octobre 2026
Reuters/Ipsos — enquête publiée le 19 octobre 2026
Reuters/Ipsos — priorités électorales, enquête du 30 septembre au 5 octobre 2026

