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Des conflits hors contrôle
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Najib BENSBIA8 min de lecture
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Des conflits qui révèlent l’affaiblissement des mécanismes de régulation

Le phénomène le plus préoccupant dans le système international contemporain n’est pas seulement la multiplication des foyers de guerre, mais la difficulté croissante à contenir les crises une fois qu’elles ont éclaté. Au-delà de leur déclenchement, leur prolongation et les obstacles à leur règlement révèlent les fragilités des mécanismes de régulation. Cette difficulté engage autant le fonctionnement des institutions que la volonté des États de leur donner les moyens d’agir.

Par Najib BENSBIA I THE WORDS I 19 octobre 2026

Les conflits ont toujours accompagné les relations internationales. Les institutions créées pour en limiter les effets n’ont jamais supprimé les rivalités de puissance ni garanti une paix universelle. Elles ont néanmoins établi des cadres de négociation, des règles et des instruments d’action collective dont l’efficacité dépend de l’engagement des États. La question actuelle porte sur leur capacité à empêcher qu’une crise se prolonge, se régionalise et entraîne des conséquences bien au-delà de son théâtre initial.

Des institutions entravées par les rapports de force

L’ONU, son Conseil de sécurité et les organisations régionales ont notamment pour fonction de canaliser les tensions et de favoriser leur règlement pacifique. Mais ces institutions n’agissent pas indépendamment des États qui les composent. Les rivalités stratégiques, le recours au veto et les désaccords sur les objectifs d’une intervention peuvent empêcher une réponse collective ou en réduire considérablement la portée.

Il faut donc distinguer plusieurs formes de blocage. Certaines tiennent aux règles de décision ; d’autres au refus des parties de respecter un accord, à l’insuffisance des moyens engagés ou aux intérêts contradictoires des puissances extérieures. Une résolution peut être adoptée sans que son application soit assurée. Une médiation peut obtenir une suspension des combats sans parvenir à résoudre les causes politiques du conflit. L’existence d’une institution ne garantit ni le consensus nécessaire à son action ni l’exécution de ses décisions.

La guerre en Ukraine illustre les obstacles qui apparaissent lorsqu’un membre permanent du Conseil de sécurité est lui-même partie au conflit. Le veto russe limite les possibilités d’action contraignante de cet organe. Il ne signifie pas pour autant que l’ensemble des activités diplomatiques et humanitaires des Nations unies disparaît. Le blocage de la sécurité collective et la poursuite d’autres formes d’intervention coexistent.

Les tensions en mer de Chine méridionale montrent, dans un autre contexte, les limites de mécanismes régionaux confrontés à des différends territoriaux et à des capacités militaires très inégales. Les cadres de dialogue peuvent contribuer à gérer les incidents sans suffire à régler les revendications opposées. Leur efficacité dépend de l’acceptation de contraintes communes par les acteurs concernés.

Ces situations invitent à croiser les approches théoriques. Le réalisme éclaire les rivalités de puissance qui entravent les décisions collectives. Le libéralisme institutionnel permet d’examiner les conditions dans lesquelles les règles et les organisations facilitent encore la coopération. Le constructivisme aide à comprendre comment les identités, les représentations et les normes façonnent les intérêts des acteurs. Leur confrontation permet de préciser les mécanismes de blocage plutôt que de proclamer la victoire d’une théorie sur les autres.

Des conflits prolongés aux effets mondiaux

La durée des conflits constitue un facteur majeur de déstabilisation. Elle ne signifie pas nécessairement une diminution de leur intensité. Une guerre prolongée peut alterner offensives majeures, phases d’usure et accalmies précaires. La qualifier indistinctement de « guerre de basse intensité » risquerait de masquer la violence des affrontements et l’ampleur des destructions.

Le prolongement d’une guerre transforme aussi les sociétés qu’elle affecte. Les infrastructures se dégradent, les déplacements de population s’inscrivent dans la durée, les dépenses militaires pèsent sur les autres priorités publiques et les économies s’adaptent à des contraintes durables. Les effets peuvent ensuite se transmettre à d’autres régions par les marchés de l’énergie, les échanges alimentaires, les routes commerciales ou les mouvements de population.

La trajectoire syrienne révèle les conséquences persistantes d’un conflit que les médiations internationales n’ont pas permis de résoudre durablement. La chute du régime Assad, en décembre 2024, ouvre une nouvelle phase politique sans effacer les fractures territoriales, les interventions étrangères ni les difficultés de reconstruction. L’enjeu consiste désormais à transformer cette rupture en une transition inclusive et durable, tout en répondant aux besoins d’une population éprouvée par de longues années de guerre.

Cette distinction entre la fin d’un régime, la réduction des combats et la construction de la paix est essentielle. Ces étapes ne se confondent pas. Un changement politique peut ouvrir une possibilité de règlement sans garantir la sécurité, la réconciliation ou le rétablissement des institutions. La régulation internationale doit donc être appréciée dans la durée, au-delà de l’annonce d’un accord ou d’une rupture spectaculaire.

Le Moyen-Orient, révélateur des limites de la puissance

Le Moyen-Orient concentre plusieurs de ces difficultés. Les conflits s’y inscrivent dans des rivalités régionales, des interventions extérieures et des enjeux de sécurité qui se recoupent sans se confondre. Les acteurs locaux conservent leurs objectifs propres, même lorsqu’ils dépendent du soutien d’une grande puissance. Cette autonomie relative rend incertaine la capacité des parrains extérieurs à imposer une issue politique.

À Gaza, le cessez-le-feu conclu en octobre 2025 illustre à la fois la possibilité d’obtenir un accord et la difficulté d’en garantir l’application. La poursuite des violences, la précarité humanitaire et les obstacles à la reconstruction montrent combien une réduction des hostilités reste insuffisante lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une perspective politique crédible. Le problème concerne autant le respect des engagements immédiats que les conditions d’un règlement durable du conflit israélo-palestinien.

La guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran, engagée par les frappes américano-israéliennes du 28 février 2026 et les ripostes iraniennes, relève désormais d’un affrontement direct. Elle ne peut plus être décrite comme un simple conflit potentiel. Elle associe enjeux nucléaires, sécurité régionale et vulnérabilité des approvisionnements énergétiques. Les difficultés à stabiliser une désescalade révèlent les limites des dispositifs diplomatiques existants.

Dans ce dossier, il convient de distinguer les responsabilités. L’AIEA contribue à la vérification des activités nucléaires dans le cadre des accords applicables. Elle n’est pas chargée, à elle seule, d’empêcher une guerre ou d’imposer un règlement régional. Les obstacles à la vérification compliquent cependant l’établissement d’un diagnostic partagé et réduisent les possibilités de négociation. La dimension technique et la dimension politique s’articulent, sans être interchangeables.

Les crises au Liban et au Yémen montrent également comment les dynamiques locales peuvent se combiner à des rivalités régionales. Il serait toutefois réducteur de présenter les acteurs de ces pays comme de simples instruments de puissances étrangères. Leurs intérêts, leurs ressources et leurs rapports aux populations influencent aussi la trajectoire des conflits et les possibilités de médiation.

Le décalage entre capacité d’influence et capacité de décision traverse ainsi la région. Disposer de ressources militaires, économiques ou diplomatiques considérables ne suffit pas à obtenir l’adhésion des acteurs concernés ni à construire un compromis accepté. La puissance demeure déterminante, mais sa conversion en résultat politique dépend de conditions qu’aucun acteur ne maîtrise entièrement.

Vers une instabilité durable ?

Si ces difficultés persistent, plusieurs évolutions peuvent se renforcer mutuellement. La première est l’installation de conflits prolongés dans lesquels les accords partiels interrompent les combats sans régler les différends fondamentaux. La répétition des crises peut alors rendre la mobilisation internationale plus intermittente, tandis que les besoins humanitaires et les coûts de reconstruction s’accumulent.

La deuxième évolution concerne la fragmentation des cadres de coopération. Des coalitions circonstancielles, des négociations régionales et des arrangements bilatéraux peuvent compléter les institutions multilatérales. Ils peuvent aussi les contourner ou affaiblir leurs principes lorsque les engagements varient selon les partenaires et les rapports de force. La coexistence de plusieurs cadres n’est pas nécessairement un échec ; elle devient problématique lorsque leurs règles se contredisent ou ne protègent plus les acteurs les plus vulnérables.

Une troisième évolution tient à l’importance d’acteurs non étatiques et d’infrastructures stratégiques qui échappent partiellement aux instruments classiques de contrôle. Groupes armés, réseaux criminels et entreprises technologiques interviennent selon des logiques différentes qu’il faut distinguer. Le cyberespace, l’espace extra-atmosphérique et les infrastructures critiques constituent des terrains de confrontation où les règles existantes et leurs dispositifs d’application restent insuffisants ou contestés. Le contrôle des flux, des données et des technologies peut y créer de nouvelles dépendances.

Ces évolutions ne constituent pas une fatalité. La persistance des rivalités n’abolit ni les possibilités de coopération ni l’utilité des institutions. Elle oblige à examiner les conditions concrètes de leur efficacité : des engagements suivis d’effets, des moyens adaptés aux mandats, des garanties d’application et une participation réelle des sociétés concernées aux processus de règlement.

En définitive, les conflits contemporains révèlent les fragilités d’un système dont les instruments de régulation restent tributaires de volontés politiques souvent antagonistes. Les institutions ne sont pas seulement impuissantes devant les États : leur efficacité dépend aussi de ce que les États acceptent de leur permettre. C’est à ce niveau que se situe une part essentielle de la responsabilité politique. Sans engagement durable pour contenir les violences et rendre les accords applicables, le risque est celui d’une instabilité persistante où les crises s’enchaînent et où la paix reste toujours à reconstruire.