Donald Trump : la provocation permanente au risque de la paix mondiale
La paix internationale dépend aussi de la confiance accordée aux engagements et aux règles communes. En faisant de la menace un instrument ordinaire de ses relations avec les autres pays, Donald Trump fragilise ces repères. Derrière les revirements et l’apparente bonhomie, une constante se dessine : la personnalisation du pouvoir et la défense d’intérêts de clan.
La paix internationale n’a jamais reposé sur la seule bonne volonté des dirigeants. Elle s’est construite, imparfaitement, sur des équilibres de puissance, des traités et des mécanismes de négociation. Ces garde-fous n’ont empêché ni les guerres ni les rapports de force. Mais leur affaiblissement rend chaque crise plus difficile à contenir.
Avec Donald Trump, cette fragilisation prend une forme particulière. Une déclaration, un entretien de presse ou un message publié depuis Washington peuvent remettre en question ce que les partenaires pensaient acquis. Les engagements deviennent réversibles, les alliances conditionnelles et les désaccords susceptibles de provoquer des représailles.
Il serait pourtant trompeur de chercher dans chacun de ses revirements la cohérence d’une stratégie d’homme d’État. Son comportement ne présente aucune continuité fiable. Il peut flatter un dirigeant, le rabaisser ensuite, annoncer une mesure puis en déplacer les conditions. Une continuité apparaît cependant dans sa pratique du pouvoir : ramener les relations internationales à sa personne, à ses exigences et aux intérêts du cercle qu’il favorise. La politique internationale devient alors une scène où il entend distribuer les rôles et occuper le premier.
Un lundi ordinaire sur une planète fragile
Ce lundi 19 octobre, la conférence des Nations unies sur la biodiversité, la COP17, s’ouvre à Erevan, en Arménie. Elle doit procéder au premier examen mondial des progrès accomplis dans la mise en œuvre du cadre de Kunming-Montréal. Les États-Unis, qui n’ont jamais ratifié la Convention sur la diversité biologique, restent en dehors de ce traité : cette absence précède Donald Trump.
Au même moment, Emmanuel Macron entame une tournée au Koweït, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn et au Qatar. Sur fond de crise autour du détroit d’Ormuz et de tensions sur les approvisionnements énergétiques, le déplacement vise notamment à sécuriser des livraisons de pétrole et de diesel.
Ces dossiers sont distincts. Ils ont néanmoins une exigence commune : une coopération durable entre États. Or cette coopération devient plus difficile lorsque les relations entre partenaires prennent elles-mêmes la forme d’un affrontement permanent.
C’est dans ce contexte qu’Andrew Puzder, ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, a averti dans un entretien au Financial Times que des entreprises européennes pourraient subir des représailles « dévastatrices » si Bruxelles limitait l’accès de groupes américains, dont SpaceX, à certaines fréquences satellitaires.
Le projet européen concerne la bande des 2 gigahertz, utilisée notamment pour les communications directes entre satellites et téléphones. Il prévoit un tiers pour des usages gouvernementaux européens, notamment de sécurité et de défense, un tiers pour les services commerciaux d’opérateurs européens et un tiers accessible aux opérateurs non européens.
La proposition peut être discutée sur les plans technique, économique et juridique. Elle n’équivaut pas à une exclusion générale des entreprises américaines. La réponse de l’ambassadeur déplace pourtant le débat : les entreprises européennes sont averties du prix qu’elles pourraient payer pour une décision réglementaire de l’Union.
La dépendance comme moyen de pression
Il serait abusif d’attribuer personnellement à Trump chaque déclaration de son administration. Mais l’avertissement de Puzder s’inscrit dans une pratique dont le président américain donne lui-même des exemples : transformer un désaccord en menace de sanction.
Le mécanisme peut se décrire en trois temps, sans supposer qu’il procède d’un plan stable et méthodiquement exécuté.
Le premier consiste à exploiter une dépendance. L’accès au marché américain, la protection militaire, l’énergie ou les infrastructures numériques deviennent autant de moyens de pression. L’accord commercial transatlantique de l’été 2025, qui mentionne une intention européenne d’acheter pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains d’ici à 2028, donne la mesure des intérêts engagés. Un tel objectif ne démontre pas, à lui seul, une soumission européenne. Il rappelle cependant combien les relations économiques peuvent peser sur les choix politiques.
Le deuxième temps transforme le désaccord en ultimatum. En janvier 2026, Donald Trump a ainsi menacé d’imposer des droits de douane de 200 % sur les vins et champagnes français après le refus annoncé de Paris de rejoindre son « Conseil de la paix ». Une décision diplomatique française se trouvait directement associée à la perspective d’une sanction commerciale.
Le troisième temps est moins visible : les partenaires doivent intégrer cette possibilité de représailles avant même d’arrêter leur position. Chaque décision risque alors d’être évaluée au regard de la réaction qu’elle pourrait déclencher à Washington. La pression agit jusque dans la définition de ce que chacun estime pouvoir proposer.
Cette pratique n’a pas besoin d’être cohérente dans ses modalités pour produire des effets. Son caractère changeant entretient précisément l’incertitude : nul ne sait avec assurance quelle concession suffira, combien de temps un engagement tiendra ou quel sujet deviendra le prochain prétexte à l’affrontement.
Le pouvoir personnel derrière la bonhomie
L’apparente bonhomie de Donald Trump contribue à brouiller la perception de cette brutalité. Une plaisanterie, une flatterie ou une mise en scène de familiarité peuvent accompagner les propos les plus agressifs. Le ton se détend sans que l’exigence disparaisse. L’interlocuteur doit alors distinguer, dans une même séquence, ce qui relève du spectacle, de la provocation et d’une décision susceptible de l’engager.
Cette confusion s’étend au rapport à la vérité. Lorsqu’une affirmation varie selon les besoins du moment, lorsqu’un engagement peut être réinterprété après coup, la parole cesse d’offrir un point d’appui commun. Les partenaires doivent négocier à la fois sur le fond du désaccord et sur la réalité de ce qui a été dit.
La défense des intérêts américains ne suffit pas à rendre compte de cette pratique. Tout gouvernement défend les intérêts de son pays. Ici, la difficulté tient à leur confusion avec la recherche d’une victoire personnelle, la fidélité exigée des interlocuteurs et la protection d’intérêts privés proches du pouvoir.
C’est en ce sens que l’on peut parler d’un homme de clan. La loyauté envers la personne du chef tend à devenir un critère de jugement politique. Une réserve peut être traitée comme une hostilité ; un refus, comme une offense. La reconnaissance publique de sa prééminence semble parfois compter autant que le contenu d’un accord.
Cette personnalisation donne au pouvoir une dimension prédatrice : une dépendance devient une prise, une concession appelle une nouvelle exigence, un partenaire peut être sommé de choisir entre l’alignement et le risque de représailles. Le souci d’occuper la scène accentue encore cette dynamique, puisque la surenchère procure une visibilité immédiate que la négociation discrète ne garantit pas.
Une fragilisation de l’ordre international
L’imprévisibilité ne constitue pas, en elle-même, une preuve de puissance ou d’habileté. Elle peut désorienter un interlocuteur à court terme. Lorsqu’elle devient une pratique durable, elle érode aussi la confiance nécessaire au maintien des alliances et à la résolution des crises.
Un allié doit pouvoir apprécier la portée d’un engagement. Un adversaire doit pouvoir identifier les conditions d’une désescalade. Lorsque ces repères deviennent incertains, chacun peut être conduit à préparer une rupture, à durcir sa position ou à mal interpréter les intentions de l’autre.
Le danger dépasse donc le coût économique des menaces commerciales. Il concerne les erreurs de calcul qu’une parole instable peut provoquer et l’affaiblissement des institutions capables de contenir les conflits. Le passage de la pression économique à l’affrontement politique, puis éventuellement militaire, n’a rien d’automatique. Mais il devient plus difficile à prévenir lorsque les mécanismes de confiance sont continuellement mis à l’épreuve.
Donald Trump n’est ni l’unique responsable des désordres du monde ni le seul dirigeant à pratiquer la coercition. Sa responsabilité tient à la puissance dont il dispose et à l’usage personnel qu’il en fait. À la tête des États-Unis, les exigences d’un homme et de son clan peuvent avoir des conséquences pour des sociétés entières.
C’est en cela qu’il menace la paix. Celle-ci dépend aussi de la possibilité de négocier un désaccord sans devoir satisfaire l’ego d’un dirigeant, ménager ses proches ou participer à sa mise en scène. Lorsqu’un pouvoir traite les règles comme des obstacles et les partenaires comme des obligés, il fragilise les moyens dont le monde dispose pour empêcher ses crises de devenir incontrôlables.

