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Géopolitique mondiale : Fragmentation des puissances et un nouvel équilibre introuvable
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Géopolitique mondiale : Fragmentation des puissances et un nouvel équilibre introuvable

Au cours des dernières décennies, la cartographie des rapports de force internationaux s’est profondément transformée. La guerre froide se caractérisait par une bipolarité claire, tandis que l’après-1991 consacrait l’hégémonie américaine comme centre de gravité du système mondial. Aujourd’hui, cette lisibilité s’est estompée : la Chine affirme sa présence, la Russie conserve une stature stratégique, l’Inde et quelques Etats du Golfe élargissent leur marge de manœuvre alors qu’une part croissante du Sud global manifeste une volonté de ne pas s’inscrire durablement dans une logique d’alignement.

A cet égard, le véritable changement ne réside peut-être pas dans l’émergence d’un monde qualifié de « multipolaire », mais dans une mutation plus profonde : la notion même de puissance se fragmente, se diversifie et échappe aux hiérarchies traditionnelles. Cette dilution engendre un système international marqué par l’ambivalence, où plusieurs acteurs disposent d’une capacité d’influence sans qu’aucun ne parvienne à imposer durablement ses règles du jeu. Afin d’éclairer sur ce processus, THE WORDS a élaboré un dossier* en neuf (9) chapitres.

THE WORDS I 8 octobre 2026

Dans ce contexte mouvant, les institutions multilatérales apparaissent à la fois nécessaires et fragilisées. Elles incarnent un cadre normatif, mais leur capacité à réguler les tensions s’érode face à la montée des souverainetés affirmées. Parallèlement, l’interdépendance économique et technologique accentue la complexité des rapports de force : la puissance ne se mesure plus seulement en termes militaires ou territoriaux, mais aussi dans la maîtrise des flux, des données et des ressources critiques. Enfin, la temporalité des recompositions géopolitiques ajoute une dimension d’incertitude : les équilibres se redéfinissent à un rythme accéléré, rendant l’anticipation stratégique plus fragile et exposant le système international à une instabilité chronique.

I – La fin d’un monde lisible

Ainsi, la dilution de la puissance ne se traduit pas seulement par une redistribution géographique des rapports de force, mais aussi par une mise à l’épreuve des cadres institutionnels. Les organisations internationales - qu’il s’agisse de l’ONU, de l’OMC ou du FMI - peinent à s’adapter à cette pluralité d’acteurs et à maintenir une capacité régulatrice face à des souverainetés de plus en plus affirmées. Leur légitimité demeure, certes, mais leur efficacité se fragilise dans un environnement où les règles du jeu ne sont plus imposées par un centre unique ou, en tout cas, central.

Par ailleurs, la logique des interdépendances redéfinit la notion même de puissance. Les rivalités géopolitiques ne peuvent être dissociées des vulnérabilités partagées engendrées par la mondialisation : changement climatique, transition énergétique, maîtrise des technologies numériques ou encore gestion des crises sanitaires. Ces enjeux transversaux créent des zones de dépendance mutuelle qui limitent la capacité des États à agir de manière autonome et imposent une redéfinition des instruments de puissance.

Enfin, la temporalité des recompositions ajoute une dimension d’incertitude supplémentaire. Les équilibres se modifient à un rythme accéléré, rendant les projections stratégiques plus fragiles et exposant le système international à une instabilité chronique. La puissance, désormais fluide et fragmentée, ne se laisse plus enfermer dans des schémas durables.

Le monde bipolaire de la guerre froide reposait sur une opposition structurante : deux superpuissances, deux ensembles politico-militaires, deux visions concurrentes de l’Ordre international. Cette stabilité, certes conflictuelle, avait néanmoins l’avantage de rendre les rapports de force relativement intelligibles et de fournir un cadre de lecture clair aux acteurs internationaux.

La disparition de l’Union soviétique a ouvert une séquence radicalement différente. Pendant plusieurs années en effet, les États-Unis ont occupé une position dominante dans les domaines militaire, économique, technologique et diplomatique. Cette parenthèse unipolaire a nourri l’illusion d’un monde durablement organisé autour d’un seul centre, illusion rétrospective qui tend à masquer la fragilité intrinsèque de cette configuration.

Or, cette architecture s’est progressivement fissurée. La montée en puissance de la Chine, le retour de la Russie sur le devant de la scène stratégique, l’affirmation de puissances régionales et l’autonomisation d’États du Sud global ont déplacé les centres de gravité. Dans ce nouvel environnement, la puissance ne se mesure plus uniquement en divisions militaires ou en arsenaux nucléaires. Les semi-conducteurs, les données, l’énergie, les infrastructures, les chaînes logistiques et l’intelligence artificielle sont devenus des instruments de souveraineté, révélant une mutation qualitative des rapports de force.

Cette évolution traduit un double déplacement : d’une part, la puissance se dématérialise et se technicise, en intégrant des ressources immatérielles et des flux globaux ; d’autre part, elle se pluralise, en donnant à des acteurs non traditionnels - entreprises, consortiums technologiques, États intermédiaires - une capacité d’influence comparable à celle des puissances établies. La lisibilité du monde s’en trouve brouillée : les hiérarchies classiques s’effacent au profit d’un champ stratégique où la domination est toujours relative, conditionnelle et, surtout, réversible. La séquence unipolaire ouverte par la disparition de l’Union soviétique a semblé un moment confirmer la thèse de l’« hégémonie stabilisatrice » chère aux réalistes offensifs : un acteur dominant, en l’occurrence les États-Unis, pouvait imposer ses règles et réduire l’incertitude systémique. Mais cette lecture s’est révélée partielle. Les approches libérales ont montré que cette domination reposait aussi sur des institutions multilatérales et sur l’intégration économique mondiale, qui ont permis de prolonger l’influence américaine au-delà de la seule coercition militaire.

La recomposition actuelle met en évidence les limites de ces deux cadres. Le réalisme classique peine à rendre compte d’une puissance désormais multidimensionnelle, où les ressources immatérielles deviennent des instruments de souveraineté. Quant au libéralisme institutionnel, il se heurte à l’érosion des mécanismes de coopération, fragilisés par la montée des souverainetés affirmées et par la difficulté des organisations internationales à réguler un système fragmenté.

Dans ce contexte, les théories de l’interdépendance complexe (Keohane et Nye**) offrent une grille de lecture plus adaptée. Elles soulignent que la puissance ne se réduit plus à la coercition militaire, mais s’exprime dans la capacité à contrôler les flux, à gérer les vulnérabilités partagées et à influencer les normes globales. La temporalité accélérée des recompositions, enfin, renvoie à une logique constructiviste : les représentations, les récits et les perceptions des acteurs deviennent des variables décisives, car elles façonnent la manière dont les États interprètent et réagissent à l’instabilité systémique.

Ainsi, la fin d’un monde lisible ne signifie pas seulement la transition d’une bipolarité vers une multipolarité. Elle traduit une mutation plus profonde : l’entrée dans un système hybride où coexistent des logiques réalistes de rivalité, des interdépendances libérales et des dynamiques constructivistes de perception. La puissance y est relative, conditionnelle et constamment renégociée, ce qui impose aux acteurs une vigilance permanente et une capacité d’adaptation stratégique.

Dans ce cadre, le terme de « multipolarité » traduit une réalité empirique : plusieurs pôles de puissance coexistent. Mais cette coexistence ne suffit pas à constituer un Ordre international stabilisé. L’absence de règles communes, de mécanismes de régulation et de hiérarchies partagées fait de la multipolarité actuelle un état transitoire, davantage marqué par la fluidité que par la structuration.

Cette situation se distingue autant de la bipolarité du XXᵉ siècle que d’une multipolarité régulée. Elle se déploie dans un espace de concurrence où les alliances sont variables, les intérêts circonstanciels et les stratégies réversibles. Loin d’un système ordonné, nous assistons à une fragmentation stratégique : les acteurs privilégient l’adaptation et la flexibilité plutôt que l’alignement durable.

De nombreux États adoptent ainsi des stratégies de « hedging »***, consistant à diversifier leurs partenariats et à maintenir une marge d’autonomie face à l’incertitude. Ils négocient simultanément avec des puissances concurrentes, multiplient les fournisseurs et transforment leurs ressources ou leur position géographique en leviers diplomatiques. Cette logique traduit une volonté de préserver la souveraineté décisionnelle dans un environnement où l’alignement définitif apparaît risqué.

Sur le plan théorique, cette configuration met en lumière les limites des paradigmes classiques. Le réalisme explique la compétition entre pôles, mais il ne rend pas compte de la fluidité des alliances et de la recherche d’autonomie par des acteurs intermédiaires. Le libéralisme institutionnel, qui valorise la coopération et les règles multilatérales, se heurte à l’absence de consensus normatif et à l’érosion des institutions. Quant au constructivisme, il éclaire la manière dont les représentations et les récits façonnent les comportements : les États ne se définissent plus par un camp fixe, mais par une identité stratégique mouvante, façonnée par leurs perceptions de vulnérabilité et d’opportunité.

Ainsi, la multipolarité contemporaine n’est pas encore un ordre : elle constitue un interrègne géopolitique, marqué par la coexistence de pôles sans régulation, par la fluidité des alliances et par la recherche d’autonomie des acteurs. Elle traduit une transition incertaine où la puissance se négocie en permanence et où l’absence de règles communes expose le système international à une instabilité chronique.

II - Des conflits qui révèlent l’affaiblissement des mécanismes de régulation

Le phénomène le plus préoccupant dans le système international contemporain n’est pas seulement la multiplication des foyers de guerre, mais la difficulté croissante à contenir les crises une fois qu’elles ont éclaté. Autrement dit, ce n’est pas tant l’existence des conflits qui marque notre époque, mais l’incapacité des mécanismes de régulation à en limiter l’ampleur et à en prévenir l’escalade.

Historiquement, les institutions multilatérales — ONU, Conseil de sécurité, organisations régionales — avaient pour fonction de canaliser les tensions et de fournir des cadres de négociation. Or, leur efficacité s’érode. Les blocages diplomatiques, les rivalités de veto et la fragmentation des coalitions réduisent leur capacité à intervenir rapidement et de manière contraignante. Cette fragilisation institutionnelle accentue la tendance à des conflits prolongés, où la médiation internationale peine à imposer des solutions durables.

Les exemples contemporains sont révélateurs :

La guerre en Ukraine illustre l’incapacité du Conseil de sécurité de l’ONU à agir efficacement, paralysé par le droit de veto des grandes puissances. Le conflit, loin d’être contenu, s’est transformé en guerre prolongée avec des répercussions globales sur l’énergie, la sécurité alimentaire et la stabilité régionale.

Le conflit israélo-palestinien, réactivé avec une intensité dramatique en 2023-2024, montre les limites des médiations internationales. Les initiatives diplomatiques se succèdent, mais aucune architecture régulatrice ne parvient à imposer un cessez-le-feu durable ni à ouvrir une perspective politique crédible.

La guerre civile en Syrie constitue un autre exemple de crise devenue chronique : malgré des tentatives de négociation sous l’égide de l’ONU, l’absence de consensus entre puissances régionales et mondiales a prolongé le conflit au-delà d’une décennie, avec des conséquences humanitaires massives.

Les tensions en mer de Chine méridionale révèlent quant à elles l’incapacité des mécanismes régionaux à arbitrer des différends territoriaux. Les organisations comme l’ASEAN n’ont pas réussi à imposer des règles contraignantes, laissant la logique de puissance et de militarisation dominer.

Enfin, la confrontation USA–Israël vs Iran illustre une dynamique particulièrement inquiétante : elle combine rivalités régionales, enjeux nucléaires et affrontement indirect entre grandes puissances. Les mécanismes de régulation, qu’il s’agisse de l’AIEA ou des négociations multilatérales sur le nucléaire iranien, apparaissent incapables de contenir l’escalade. Ce conflit potentiel dépasse le cadre régional et menace de déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient, tout en fragilisant davantage le système international.

Sur le plan théorique, cette situation met en évidence les limites du libéralisme institutionnel, qui postule que les règles et les institutions peuvent réduire l’anarchie internationale. La réalité montre que, face à des souverainetés affirmées et à des rivalités stratégiques, les institutions sont souvent neutralisées. Le réalisme, qui insiste sur la primauté des rapports de force, semble mieux rendre compte de cette incapacité, mais il ne propose pas de solution normative. Quant au constructivisme, il éclaire la manière dont les récits et les perceptions des acteurs contribuent à prolonger les crises : l’absence de représentations communes empêche la construction d’un cadre régulateur partagé.

Ainsi, les conflits contemporains ne sont pas seulement des manifestations de rivalités classiques ; ils révèlent une crise de la régulation internationale. L’incapacité à contenir les crises une fois déclenchées traduit un affaiblissement structurel du système multilatéral, et expose le monde à une instabilité chronique où chaque conflit tend à se prolonger, à se régionaliser et à produire des effets systémiques.

Vers une instabilité chronique : prospective

Si les mécanismes de régulation internationale continuent de s’affaiblir, le monde pourrait entrer dans une phase d’instabilité structurelle où les conflits ne seraient plus des épisodes exceptionnels, mais des composantes permanentes du paysage géopolitique. Trois dynamiques majeures peuvent être envisagées :

La normalisation des guerres prolongées

Les conflits comme en Ukraine, en Syrie ou au Moyen-Orient deviendraient des « guerres de basse intensité » inscrites dans la durée, sans perspective claire de résolution.

Leur prolongement engendrerait des effets systémiques : crises énergétiques, insécurité alimentaire, flux migratoires massifs, militarisation accrue des sociétés.

La guerre USA–Israël vs Iran, si elle s’intensifie, pourrait inaugurer une logique de confrontation régionale permanente, avec des répercussions globales sur la sécurité énergétique et la stabilité du Golfe.

La fragmentation normative

L’absence de régulation renforcerait la tendance à des « ordres parallèles » : blocs régionaux, coalitions ad hoc, alliances circonstancielles.

Les institutions multilatérales perdraient leur centralité, remplacées par des mécanismes de régulation informels ou par des rapports de force bruts.

Cela accentuerait la compétition entre normes concurrentes (occidentales, chinoises, russes, islamiques, etc.), rendant plus difficile l’émergence de règles universelles.

La montée des acteurs non étatiques et des zones grises

Dans un monde sans régulation efficace, les acteurs non étatiques (groupes armés, entreprises technologiques, réseaux criminels) gagneraient en influence.

Les zones grises — cyberespace, espace extra-atmosphérique, infrastructures critiques — deviendraient des terrains privilégiés de confrontation, échappant à tout contrôle institutionnel.

La puissance se déplacerait vers ceux qui maîtrisent les flux et les technologies, accentuant la vulnérabilité des États.

Sur le plan théorique, cette prospective confirme les limites du libéralisme institutionnel : sans régulation, l’anarchie internationale se radicalise. Le réalisme retrouve une pertinence descriptive, mais il ne propose pas de solution normative. Le constructivisme, quant à lui, montre que l’absence de récits communs et de représentations partagées accentue la fragmentation et empêche la construction d’un ordre.

En définitive, une incapacité durable à réguler les conflits signifierait l’entrée dans un monde d’instabilité chronique, où la guerre devient un état permanent, où les institutions perdent leur centralité, et où la puissance se redéfinit dans des espaces non régulés. Ce scénario n’implique pas nécessairement un chaos généralisé, mais un système hybride où la conflictualité est constante, la coopération fragmentée et la sécurité toujours précaire.

III - Le Moyen-Orient, laboratoire de l’impuissance collective

Le Moyen-Orient concentre une part particulièrement importante des risques systémiques contemporains. La fragilité des équilibres régionaux tient autant à la persistance des conflits qu’à l’incapacité de dégager une architecture politique durable capable de les dépasser. Cette région agit comme un révélateur : elle met en lumière les limites du système international à réguler des crises qui, une fois déclenchées, échappent à tout contrôle.

La situation autour de Gaza illustre cette impuissance collective. Même lorsqu’une puissance extérieure tente de promouvoir une solution politique, son influence ne se traduit pas automatiquement par une capacité à imposer cette solution à ses propres partenaires. Le décalage entre capacité d’influence et capacité de décision est devenu l’un des traits caractéristiques du système contemporain. Les États-Unis, par exemple, disposent d’une supériorité militaire et diplomatique incontestable, mais peinent à transformer cette puissance en résultats politiques tangibles, que ce soit dans la gestion du conflit israélo-palestinien ou dans la confrontation indirecte avec l’Iran.

Cette réalité souligne une mutation qualitative : la puissance ne disparaît pas, mais elle devient plus difficile à convertir en efficacité politique. Une grande puissance peut mobiliser ses ressources militaires, économiques ou diplomatiques, sans pour autant parvenir à produire seule l’issue qu’elle souhaite. Le Moyen-Orient en est le laboratoire, car il concentre des rivalités multiples (Israël–Palestine, USA–Iran, Arabie saoudite–Iran, Turquie–Kurdes, etc.) et des alliances mouvantes, où chaque acteur cherche à préserver sa marge d’autonomie.

Les exemples récents sont révélateurs :

La guerre à Gaza démontre l’incapacité des médiations internationales à imposer un cessez-le-feu durable, malgré l’implication de puissances extérieures.

La confrontation USA–Israël vs Iran illustre la difficulté à contenir une escalade régionale qui combine enjeux nucléaires, rivalités idéologiques et affrontements indirects. Les mécanismes de régulation, tels que l’AIEA ou les négociations multilatérales, apparaissent neutralisés.

La guerre en Syrie reste un conflit prolongé où l’absence de consensus international a permis la survie d’un régime contesté et la multiplication d’acteurs non étatiques.

Les tensions au Liban et au Yémen montrent comment des conflits locaux deviennent des terrains de projection pour des rivalités régionales, sans qu’aucune puissance ne parvienne à imposer une solution.

Sur le plan théorique, cette impuissance collective met en évidence les limites du réalisme classique : la possession de ressources ne garantit plus la capacité à imposer un ordre. Le libéralisme institutionnel, qui valorise la coopération, se heurte à l’érosion des mécanismes multilatéraux. Quant au constructivisme, il éclaire le rôle des récits antagonistes et des identités conflictuelles, qui empêchent la construction d’un cadre normatif partagé.

Ainsi, le Moyen-Orient apparaît comme un laboratoire de l’impuissance collective : une région où la puissance existe mais ne se convertit pas en régulation, où les alliances sont instables, et où l’absence d’architecture politique durable expose le système international à une instabilité chronique.

IV - Washington et Pékin : la compétition qui redessine la mondialisation

La rivalité sino-américaine constitue l’autre grande ligne de fracture du système mondial contemporain. Elle ne se limite plus au commerce : elle s’étend désormais aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle, aux minerais critiques, aux infrastructures numériques, à l’énergie, aux chaînes d’approvisionnement et à l’influence diplomatique. Autrement dit, la technologie est devenue un territoire géopolitique à part entière.

Contrôler les capacités de calcul, les puces avancées, les infrastructures énergétiques nécessaires à l’intelligence artificielle ou encore les chaînes industrielles qui permettent leur production revient à détenir une part de la puissance stratégique de demain. La compétition sino-américaine ne se joue donc pas seulement sur le terrain militaire ou diplomatique, mais sur celui de la maîtrise des flux technologiques et industriels.

La mondialisation, dans ce contexte, ne disparaît pas ; elle change de nature. À l’interdépendance relativement intégrée des décennies précédentes tend à succéder une mondialisation segmentée, où les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs propres écosystèmes technologiques et industriels. Les États-Unis imposent des restrictions à l’exportation de technologies sensibles vers la Chine, tandis que Pékin investit massivement dans ses propres capacités de production et dans des partenariats Sud-Sud pour contourner les dépendances.

Cependant, réduire cette rivalité à une nouvelle « guerre froide » serait réducteur. Contrairement au XXᵉ siècle, les États-Unis et la Chine demeurent profondément interdépendants. Leurs économies sont concurrentes mais aussi imbriquées : la Chine reste un partenaire commercial majeur des États-Unis, tandis que les entreprises américaines dépendent encore de certaines chaînes de production chinoises. De plus, de nombreux États refusent de choisir définitivement entre les deux pôles. L’Inde, les pays du Golfe, ou encore l’Union européenne adoptent des stratégies de diversification, cherchant à tirer parti de la compétition sans s’aligner totalement.

Sur le plan théorique, cette rivalité illustre une mutation qualitative de la mondialisation :

Le réalisme éclaire la logique de puissance et de rivalité stratégique, mais il ne rend pas compte de l’interdépendance persistante.

Le libéralisme institutionnel souligne l’importance des règles et des institutions, mais celles-ci sont de plus en plus instrumentalisées par les grandes puissances.

L’interdépendance complexe (Keohane et Nye) apparaît comme une grille de lecture pertinente : elle montre que la compétition ne supprime pas les liens, mais les transforme en leviers de vulnérabilité et de coercition.

Enfin, le constructivisme rappelle que cette rivalité est aussi une bataille de récits : « démocratie contre autoritarisme », « ordre libéral contre alternative chinoise », autant de représentations qui structurent les perceptions et les choix des acteurs.

Ainsi, la compétition sino-américaine ne redessine pas seulement les rapports de force ; elle reconfigure la mondialisation elle-même. Elle inaugure une ère où la puissance se mesure à la capacité de sécuriser ses écosystèmes technologiques, de contrôler les flux critiques et d’imposer ses normes. Mais elle révèle aussi une contradiction : la rivalité est intense, mais l’interdépendance demeure, empêchant toute rupture nette et obligeant les acteurs à naviguer dans un système hybride, à la fois conflictuel et intégré.

Prospective : vers une mondialisation fragmentée et compétitive

Si la compétition entre Washington et Pékin se poursuit sans mécanismes de régulation efficaces, la mondialisation pourrait entrer dans une phase de fragmentation durable. Trois scénarios principaux peuvent être esquissés :

La bipolarisation technologique

Les États-Unis et la Chine structureraient deux écosystèmes technologiques distincts, avec leurs propres normes, infrastructures numériques et chaînes d’approvisionnement.

Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les minerais critiques deviendraient des instruments de souveraineté, chaque bloc cherchant à réduire sa dépendance à l’autre.

Les États intermédiaires seraient contraints de naviguer entre ces deux pôles, adoptant des stratégies de diversification ou de « hedging ».

La mondialisation segmentée

Plutôt qu’une rupture nette, on assisterait à une segmentation de la mondialisation : certaines chaînes de valeur resteraient globales (énergie, agriculture), tandis que d’autres se fragmenteraient (technologies sensibles, infrastructures numériques).

Cette segmentation accentuerait les vulnérabilités : une crise dans un secteur critique pourrait avoir des répercussions disproportionnées sur l’ensemble du système.

La compétition normative et diplomatique

La rivalité sino-américaine ne se limiterait pas aux flux économiques et technologiques ; elle s’étendrait à la définition des normes internationales.

Les États-Unis chercheraient à préserver l’ordre libéral fondé sur des règles, tandis que la Chine proposerait des alternatives centrées sur la souveraineté et la non-ingérence.

De nombreux États, notamment dans le Sud global, refuseraient de choisir définitivement, préférant exploiter la compétition pour accroître leur marge d’autonomie.

Sur le plan théorique, cette prospective confirme que la mondialisation n’est pas en voie de disparition, mais en mutation qualitative. L’interdépendance demeure, mais elle devient un instrument de coercition et de vulnérabilité. Le réalisme explique la logique de rivalité, le libéralisme institutionnel souligne l’érosion des règles communes, et l’interdépendance complexe montre que la compétition ne supprime pas les liens mais les transforme en leviers stratégiques.

En résumé, la compétition sino-américaine redessine la mondialisation en profondeur. Elle inaugure une ère où la puissance se mesure à la capacité de sécuriser ses écosystèmes technologiques, d’imposer ses normes et de transformer l’interdépendance en avantage stratégique. Mais elle révèle aussi une contradiction : la rivalité est intense, l’interdépendance demeure, et l’absence de régulation expose le système international à une instabilité chronique.

V – Europe et Afrique : une vulnérabilité devenue stratégique

Le Sahel demeure l’un des espaces les plus fragiles du continent africain. La menace jihadiste persiste, alimentée par des dynamiques locales (fractures communautaires, pauvreté, absence d’État) mais aussi par des réseaux transnationaux qui exploitent la faiblesse des institutions. Dans ce contexte, plusieurs États cherchent à redéfinir leurs partenariats de sécurité après la rupture avec différents acteurs occidentaux, révélant une recomposition stratégique majeure.

L’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) poursuit une trajectoire d’autonomisation stratégique, en affirmant sa volonté de réduire la dépendance aux anciennes puissances coloniales et de diversifier ses alliances. La Russie, par le biais de ses sociétés militaires privées et de ses partenariats sécuritaires, cherche à consolider son influence dans la région, en se présentant comme une alternative aux dispositifs occidentaux. Les États-Unis, quant à eux, privilégient une approche plus pragmatique, centrée sur le renseignement, la lutte contre le terrorisme et l’accès aux ressources stratégiques, plutôt que sur une présence militaire massive.

Cette recomposition ne concerne pas seulement le Sahel : elle affecte directement l’Afrique du Nord. La déstabilisation sahélienne ne constitue plus une question lointaine de sécurité africaine ; elle touche progressivement l’environnement stratégique du Maghreb. Les flux migratoires, les trafics transfrontaliers, la circulation des groupes armés et la fragilisation des frontières créent un continuum d’instabilité qui relie le Sahel au Maghreb. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie se trouvent ainsi confrontés à des menaces hybrides qui dépassent leurs capacités nationales et nécessitent une coopération régionale renforcée.

Sur le plan théorique, cette situation illustre la manière dont une vulnérabilité locale peut acquérir une dimension stratégique globale. Le réalisme éclaire la compétition entre puissances extérieures (Russie, États-Unis, anciennes puissances européennes) pour l’influence dans la région. Le libéralisme institutionnel met en évidence l’échec des mécanismes multilatéraux à stabiliser durablement le Sahel, malgré les missions onusiennes ou régionales. Quant au constructivisme, il souligne le rôle des récits identitaires et des perceptions de souveraineté, qui poussent certains États sahéliens à rejeter les partenariats occidentaux au profit de nouvelles alliances.

Ainsi, l’Afrique et le Sahel apparaissent comme un espace stratégique de vulnérabilité : une région où les fragilités internes deviennent des enjeux globaux, où les rivalités de puissance se cristallisent, et où l’absence d’architecture politique durable expose non seulement le continent mais aussi ses voisins méditerranéens à une instabilité chronique.

L’Europe, quant-à elle, se trouve dans une situation paradoxale. Elle affirme vouloir renforcer son autonomie stratégique, mais demeure fortement dépendante de l’alliance américaine. La guerre en Ukraine a accéléré son réarmement et ravivé le débat sur la souveraineté européenne, tout en révélant l’ampleur de certaines dépendances structurelles.

Dans des domaines essentiels — renseignement, défense aérienne, missiles, infrastructures militaires — les capacités européennes restent difficiles à substituer rapidement aux moyens américains. Cette dépendance sécuritaire s’ajoute à d’autres vulnérabilités : la compétitivité industrielle, la transition énergétique et la transformation numérique. Autrement dit, l’Europe est confrontée à une question qui dépasse la seule défense : comment devenir un acteur géopolitique autonome sans disposer encore de tous les instruments de cette autonomie ?

La guerre en Ukraine a mis en lumière cette contradiction. Si l’Union européenne a montré une capacité de réaction politique et économique (sanctions, soutien financier et militaire à Kiev, diversification énergétique), elle reste tributaire de l’appui américain pour les fonctions critiques de défense. Cette asymétrie souligne que l’autonomie stratégique européenne demeure un objectif en construction, plus qu’une réalité opérationnelle.

Les exemples récents illustrent cette tension :

La dépendance au renseignement américain dans la guerre en Ukraine, qui conditionne la capacité européenne à anticiper et à réagir.

La défense aérienne largement fondée sur des systèmes américains (Patriot, F-35), faute d’alternatives européennes immédiatement disponibles.

La transition énergétique, accélérée par la rupture avec la Russie, qui a renforcé la dépendance au gaz liquéfié américain tout en stimulant les investissements dans les renouvelables.

La transformation numérique, où l’Europe cherche à développer une souveraineté technologique (cloud, IA, cybersécurité), mais reste en retard face aux géants américains et chinois.

Sur le plan théorique, cette situation illustre la tension entre réalisme et libéralisme institutionnel. Le réalisme rappelle que la puissance militaire reste déterminante et que l’Europe ne peut se passer de l’appui américain. Le libéralisme institutionnel souligne l’importance de l’Union européenne comme cadre de coopération, mais ses instruments restent incomplets pour assurer une autonomie stratégique. Quant au constructivisme, il éclaire le rôle des représentations : l’idée d’une « Europe puissance » existe dans le discours, mais peine à se traduire en capacités concrètes.

VI - Une économie mondiale qui tient encore

Ces déséquilibres globaux n’affectent pas fondamentalement la croissance économique mondiale, mais produisent néanmoins des effets induits qui fragilisent son environnement. Selon les dernières projections du FMI et de la Banque mondiale, la croissance mondiale devrait ralentir légèrement mais rester positive : 3,2 % en 2025, 3,1 % en 2026 et autour de 3 % en 2027. Les pays avancés devraient se maintenir autour de 1,5 %, tandis que les économies émergentes et en développement conserveraient une dynamique plus robuste, juste au-dessus de 4 % .

Cette résilience montre que l’économie mondiale n’est pas au bord de l’effondrement. Les institutions financières internationales continuent de jouer leur rôle de stabilisation, et les échanges commerciaux, bien que fragmentés, demeurent dynamiques. Mais la fragilité se situe dans l’environnement dans lequel cette croissance doit désormais s’effectuer :

Guerres prolongées (Ukraine, Moyen-Orient) qui perturbent les flux énergétiques et commerciaux.

Fragmentation commerciale liée aux tensions sino-américaines et à la montée du protectionnisme.

Endettement public croissant, particulièrement préoccupant dans les pays émergents.

Volatilité des matières premières, notamment pétrole, gaz et minerais critiques.

Tensions sur les chaînes d’approvisionnement, accentuées par la régionalisation des flux industriels.

Concentration des investissements dans certains secteurs technologiques (IA, semi-conducteurs), créant des déséquilibres sectoriels.

Exemples récents :

Europe : la guerre en Ukraine a provoqué une crise énergétique majeure, mais a aussi accéléré la diversification vers les renouvelables et le gaz liquéfié.

Asie : la rivalité sino-américaine fragmente les chaînes de valeur, notamment dans les semi-conducteurs, obligeant les États à sécuriser leurs écosystèmes industriels.

Pays émergents : la dette publique atteint des niveaux préoccupants, limitant la capacité d’investissement.

Marchés mondiaux : la volatilité des matières premières expose les économies dépendantes à des chocs brutaux.

D’un point de vue théorique :

Le libéralisme institutionnel souligne que les règles et institutions continuent de permettre une certaine stabilité.

Le réalisme rappelle que les rivalités géopolitiques créent un environnement instable.

L’interdépendance complexe montre que la croissance mondiale ne disparaît pas, mais qu’elle devient conditionnée par des facteurs de sécurité et de stabilité globale.

VII - Changement de paradigme, IA et mutation du système international

Nous publions la dernière partie de notre Dossier "Géopolitique mondiale : Fragmentation des puissances et un nouvel équilibre introuvable''. Dans ce contexte, nous abordons les questions de la concurrence hégémonique entre les Etats qui ont quelque chose ''à vendre'' en termes d'hégémonie et l'émergence de l'IA en tant qu'acteur désormais incontournable dans la prise de décision ainsi que son influence déterminante dans tous les secteurs d'activités humaines. Il est tentant, à cet égard, de réduire l’époque actuelle à une formule simple : retour de la guerre froide, émergence d’un monde multipolaire, déclin de l’Occident ou avènement d’un siècle chinois. Chacun de ces axiomes* contient une part de vérité, mais aucun ne suffit à saisir la mutation profonde qui s’opère. Le véritable changement de paradigme réside dans l’entrée du système international dans une phase où aucun acteur ne paraît capable, à lui seul, de restaurer une architecture mondiale stable.

Ce constat suggère plusieurs axiomes thématiques. Le premier est celui de la diffusion de la puissance : elle ne se concentre plus dans les mains d’un ou deux pôles dominants, mais se disperse vers de nouveaux domaines - technologie, énergie, finance, information - et vers de nouveaux acteurs, qu’ils soient étatiques, régionaux ou non étatiques. Le deuxième est celui de la désynchronisation entre puissance et régulation : les mécanismes institutionnels et normatifs hérités de l’après-1945 n’ont pas évolué au même rythme que la redistribution des capacités, créant un décalage structurel entre l’exercice de la puissance et sa canalisation. Le troisième est celui de la pluralité des récits : chaque acteur majeur tente d’imposer une grille de lecture du monde - démocratie contre autoritarisme, souveraineté contre ingérence, ordre libéral contre alternatives régionales - mais aucune ne parvient à s’imposer comme récit universel. Enfin, le quatrième est celui de la fragmentation des hiérarchies : le monde contemporain n’est pas seulement multipolaire, il est devenu difficile à hiérarchiser, car les formes de puissance sont hétérogènes et non comparables, une supériorité militaire ne garantissant plus une domination économique ou normative, et inversement.

Ainsi, le véritable changement de paradigme ne réside pas dans l’apparition d’un nouvel hégémon ou dans la simple coexistence de plusieurs pôles, mais dans l’émergence d’un système international sans centre organisateur, où la puissance se diffuse plus vite que les instruments de régulation, où les récits se concurrencent sans se stabiliser, et où la hiérarchie des acteurs devient mouvante et relative. Ce monde est donc marqué par une instabilité structurelle : il n’est pas anarchique au sens classique, mais il est dépourvu de mécanismes capables de transformer la puissance en ordre durable.

L’intelligence artificielle et la mutation du système international Le véritable changement de paradigme ne se limite pas à la redistribution des puissances traditionnelles, il s’étend désormais à l’émergence de nouveaux vecteurs de puissance dont l’intelligence artificielle constitue l’un des plus décisifs. L’IA n’est pas seulement un outil technologique, elle devient un facteur structurant des rapports de force internationaux, car elle touche simultanément à la sécurité, à l’économie, à la culture et à la gouvernance. Les États qui maîtrisent les infrastructures numériques, les semi-conducteurs, les algorithmes et les données disposent d’un avantage stratégique qui dépasse la logique militaire classique et qui redéfinit les hiérarchies de puissance.

Cette mutation suggère plusieurs axiomes. Le premier est celui de la concentration des capacités : l’IA repose sur des ressources rares - données massives, puissance de calcul, talents scientifiques - qui ne sont pas équitablement réparties, ce qui crée une asymétrie entre les grandes puissances technologiques et les autres. Le deuxième est celui de la dépendance systémique : les sociétés, les économies et les armées deviennent de plus en plus dépendantes des systèmes intelligents, ce qui accroît leur vulnérabilité aux cyberattaques, aux manipulations informationnelles et aux ruptures technologiques. Le troisième est celui de la compétition normative : l’IA n’est pas seulement une question de performance technique, elle est aussi un enjeu de régulation et de valeurs, car les normes qui encadrent son usage détermineront la manière dont elle s’inscrit dans la vie sociale, économique et politique. Enfin, le quatrième est celui de la diffusion vers les acteurs non étatiques : contrairement aux armes nucléaires ou aux systèmes militaires lourds, l’IA peut être développée et utilisée par des entreprises, des ONG, des groupes criminels ou des individus, ce qui élargit considérablement le spectre des acteurs capables d’influencer le système international.

Ainsi, l’intelligence artificielle devient un vecteur de puissance transversale : elle permet de renforcer la supériorité militaire par la guerre algorithmique et les systèmes autonomes, d’accroître la domination économique par l’automatisation et l’optimisation des chaînes de valeur, de transformer la compétition culturelle par la maîtrise des récits et des images, et de remodeler la gouvernance mondiale en imposant de nouvelles règles de transparence, de responsabilité et de souveraineté numérique. Mais cette puissance est ambivalente : elle peut produire des gains d’efficacité et de prospérité, tout en générant des risques systémiques liés à la perte de contrôle, à la concentration des savoirs et à l’absence de régulation globale.

Le système international entre donc dans une phase où l’IA agit comme un accélérateur d’instabilité autant que comme un moteur de transformation. Elle accentue la désynchronisation entre puissance et régulation, car les innovations se diffusent plus vite que les normes, et elle fragmente davantage les hiérarchies, car elle crée des formes de puissance difficilement comparables aux instruments classiques. Le véritable changement de paradigme se lit ici : la puissance ne se mesure plus seulement en termes militaires ou économiques, mais dans la capacité à maîtriser les architectures technologiques qui conditionnent l’ensemble des autres dimensions de l’ordre mondial.

2026 : un monde sans centre ? L’année 2026 ne marque pas la naissance d’un nouvel ordre mondial mais plutôt l’effacement progressif d’un centre unique de décision internationale, révélant une transition où l’absence de leadership clair devient le symptôme d’une conflictualité mondiale en gestation. Ce moment charnière ne se définit pas par l’émergence d’un nouvel hégémon mais par la coexistence de puissances capables de bloquer sans être en mesure de structurer, ce qui traduit une mutation profonde du système international.

Le paradoxe est manifeste : la dispersion des centres de puissance favorise une autonomie accrue des États et réduit la capacité d’une seule puissance à imposer ses choix, mais elle rend simultanément plus difficile la résolution des crises, car les intérêts se superposent sans qu’une autorité commune puisse les arbitrer. Les guerres régionales, les tensions énergétiques, la fragmentation commerciale et les rivalités technologiques illustrent cette incapacité à produire des compromis globaux. L’absence de centre ne signifie pas l’absence de puissance, mais la multiplication de pôles concurrents qui accroissent la conflictualité sans parvenir à la canaliser.

Sur le plan géostratégique, 2026 révèle une instabilité systémique : les États-Unis demeurent une puissance militaire et financière exceptionnelle mais leur leadership est contesté et leur capacité à organiser seuls l’ordre international s’érode ; la Chine progresse rapidement et étend son influence en Asie, en Afrique et dans les technologies critiques, mais elle ne constitue pas encore un centre de gravité accepté par une majorité d’États ; la Russie conserve une capacité de nuisance et de projection stratégique, notamment par l’énergie et la guerre hybride, mais elle ne dispose pas des moyens économiques et institutionnels pour structurer un ordre mondial alternatif ; quant aux puissances intermédiaires, elles disposent de marges de manœuvre croissantes mais elles ne forment pas un ensemble homogène capable de peser collectivement sur la régulation du système.

La géopolitique mondiale de 2026 est donc marquée par une fragmentation des hiérarchies et par une désynchronisation entre puissance et régulation. Le monde n’est ni véritablement bipolaire ni véritablement multipolaire au sens classique, il est concurrentiel, mouvant et interdépendant, et sa principale caractéristique est précisément son absence de forme définitive. L’intelligence artificielle, en tant que nouvelle frontière de la puissance, accentue cette désynchronisation en créant des hiérarchies mouvantes et des récits concurrents qui ne parviennent pas à se stabiliser, tandis que les mécanismes institutionnels hérités de l’après-1945 apparaissent de plus en plus inadaptés.

Ainsi, 2026 doit être lu comme une étape charnière : non pas un point d’équilibre mais un moment de bascule où les signes précurseurs d’une conflictualité mondiale se multiplient, où l’absence de leadership évident empêche la canalisation des rivalités, et où la dispersion de la puissance risque de se transformer en un système durablement instable. La question des prochaines années ne sera donc pas seulement de savoir quelle puissance dominera le XXIe siècle, mais de déterminer si les acteurs du système international seront capables de transformer cette dispersion en un nouvel équilibre ou s’ils laisseront s’installer un monde où chacun dispose d’une capacité de blocage sans que personne ne possède véritablement la capacité d’organiser l’ensemble.

Vers une transition systémique

En définitive, ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas l’avènement d’un nouvel ordre mondial mais une transition profonde où les repères traditionnels de la puissance et de la régulation s’effacent sans qu’un nouvel équilibre stable ait encore émergé. L’économie mondiale continue de croître, mais elle évolue dans un environnement marqué par des tensions géopolitiques persistantes, des rivalités technologiques, une fragmentation commerciale et une volatilité des ressources, autant de facteurs qui fragilisent les conditions de cette croissance et accentuent les vulnérabilités systémiques.

Le véritable changement de paradigme réside dans la diffusion de la puissance vers de nouveaux domaines et de nouveaux acteurs, sans que les mécanismes institutionnels hérités du XXᵉ siècle ne parviennent à suivre le rythme. Les États-Unis demeurent une puissance exceptionnelle mais contestée, la Chine progresse sans encore fédérer, la Russie conserve une capacité de nuisance sans pouvoir structurer, et les puissances intermédiaires élargissent leurs marges de manœuvre sans former un bloc cohérent. Ce monde fragmenté n’est ni bipolaire ni multipolaire au sens classique, il est mouvant, concurrentiel et interdépendant, et sa principale caractéristique est précisément son absence de forme définitive.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle apparaît comme la nouvelle frontière de la puissance, car elle ne se limite pas à transformer l’économie mais devient un instrument militaire, un enjeu de renseignement, un facteur de souveraineté industrielle et un outil d’influence. La bataille des semi-conducteurs illustre cette mutation : la maîtrise des infrastructures numériques et des capacités de calcul devient une question de puissance nationale, et l’IA agit comme un accélérateur d’instabilité autant que comme un moteur de transformation. Elle accentue la désynchronisation entre puissance et régulation, fragmente les hiérarchies et impose de nouveaux récits concurrents qui ne parviennent pas à se stabiliser.

Ainsi, notre époque doit être comprise comme une phase de transition géopolitique où l’incertitude est devenue la norme, où les rivalités se multiplient sans être véritablement contenues, et où l’avenir dépendra moins de l’émergence d’un nouvel hégémon que de la capacité des acteurs à inventer des formes inédites de gouvernance et de régulation. Ce n’est pas un monde en équilibre, ni un monde en chaos, mais un monde en mutation, dont la trajectoire reste ouverte et dont la stabilité future dépendra de la manière dont la dispersion de la puissance sera transformée en cohérence.

---- (*) Le concept ''axiome'' est souvent utilisé aujourd'hui sans pédantisme. C'est nous qui l'appliquons ici pour rendre compte d'un fait empirique et non l'IA, qui nous aurait ''prêté'' l'un de ces vocables fétiches comme le présupposent certains ''offusqués'' quant-à l'apport de l'Intelligence artificielle à la réflexion humaine. Nous avons également et sciemment ''usité'' des formulations ''complexes'' pour rendre cette note la plus technicienne possible sans intervention sémantique de l'IA, ni de près ni de loin.