Gouvernement El Mansouri : comment sortir du cycle des promesses ?
Le gouvernement El Mansouri ouvre une nouvelle séquence politique, avec des ambitions sociales attendues. L’expérience du mandat précédent invite cependant à examiner les moyens, les délais et les conditions d’exécution des engagements annoncés. Pour les citoyens, le changement se mesurera dans l’emploi, les dépenses quotidiennes et l’accès aux services essentiels.
Nommé par le roi Mohammed VI le 16 octobre 2026, le gouvernement dirigé par Fatima Ezzahra El Mansouri a présenté son programme devant les deux Chambres du Parlement le 19 octobre. À la date de rédaction de cet article, le 21 octobre, le vote de confiance de la Chambre des représentants, annoncé pour le 22 octobre, doit encore achever cette séquence institutionnelle. L’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement marque une étape dans l’histoire politique du Maroc. Elle s’accompagne d’une recomposition de la majorité autour du PAM, de l’Istiqlal, de l’USFP et du PPS. Avec 207 sièges sur les 395 que compte la Chambre, cette coalition dispose de neuf sièges de plus que le seuil de la majorité absolue. Son accord politique devra maintenant trouver sa traduction dans les arbitrages et l’action collective.
Le programme présenté annonce notamment une croissance annuelle de 5 % sur la période 2027-2031, une inflation plafonnée à 2 % et un déficit budgétaire maintenu autour de 3 % du produit intérieur brut. Sur le terrain social, il prévoit de porter progressivement l’aide sociale directe de 500 à 1 000 dirhams à la fin du mandat et de relever le minimum de la pension principale de retraite à 3 000 dirhams par mois. Ces engagements rencontrent des attentes fortes. Ils posent aussi la question de leur articulation : comment augmenter durablement les prestations, financer les services publics et soutenir l’emploi tout en préservant les équilibres financiers ? Les objectifs annoncés constituent une orientation ; leur crédibilité dépendra des ressources mobilisées et des étapes permettant de les atteindre.
Le mandat précédent comme point de comparaison
Le gouvernement de 2021-2026 avait lui aussi placé l’emploi, le pouvoir d’achat et la protection sociale au centre de son programme. Il s’était notamment engagé à créer au moins un million d’emplois nets en cinq ans et à porter le taux d’activité des femmes au-delà de 30 %. Selon certains bilans de presse fondés sur les données disponibles, le solde des créations nettes sur la période 2022-2025 n’atteignait qu’environ 95 000 postes, tandis que le taux d’activité féminin se situait à 19,1 %. Ces résultats intermédiaires étaient donc très éloignés des objectifs initiaux. Ils ne peuvent cependant être présentés comme le bilan définitif du mandat : l’année 2026 doit encore être intégrée, avec les précautions nécessaires à la comparaison des séries statistiques.
Le contraste apparaît également dans la manière de comptabiliser les emplois. Lors de la présentation de son bilan au printemps 2026, le gouvernement sortant revendiquait environ 850 000 créations nettes hors agriculture. Des analyses ont toutefois relevé que ce calcul incluait l’ensemble de l’année 2021, alors que l’équipe gouvernementale n’avait été nommée qu’en octobre. Sur la période 2022-2025, elles estimaient les créations hors agriculture à 685 000 postes, auxquelles il fallait retrancher quelque 590 000 pertes agricoles pour retrouver le solde national de 95 000 emplois. Cette distinction est essentielle : une promesse d’emplois nets dans toute l’économie ne peut être évaluée à partir des seuls secteurs qui créent des postes. Les gains et les pertes doivent être rapprochés selon un même périmètre.
La rigueur impose aussi de tenir compte des évolutions méthodologiques du Haut-Commissariat au Plan. Les nouveaux calculs du chômage ne doivent pas être comparés directement aux anciennes séries sans retraitement. Les bilans disponibles font état de destructions nettes d’emplois en 2022 et 2023, suivies d’un redressement en 2024 et 2025, mais les données annuelles homogènes nécessaires à une appréciation complète du mandat restent à consolider. Cette réserve ne diminue pas l’importance des difficultés rencontrées. Elle permet de distinguer ce qui est établi, ce qui relève encore d’un bilan partiel et ce que les statistiques ne permettent pas de conclure. Une évaluation politique gagne en force lorsqu’elle conserve cette discipline.
Une inflation ralentie, des dépenses durablement alourdies
Le coût de la vie demeure l’une des mesures les plus concrètes de l’action publique. Selon les données du HCP, l’inflation annuelle moyenne a atteint 6,6 % en 2022, puis 6,1 % en 2023. Le cumul de ces deux variations correspond à une augmentation d’environ 13,1 % du niveau moyen des prix par rapport à 2021. Il s’agit d’un calcul portant sur l’indice général, qui ne reproduit pas exactement l’expérience de chaque famille. Les ménages consacrant une part importante de leurs ressources aux produits les plus touchés ont pu subir une pression plus forte. Pour ceux dont les revenus n’ont pas suivi, ces hausses ont réduit la capacité à faire face aux dépenses courantes, à épargner ou à absorber un imprévu.
L’inflation a ensuite nettement ralenti, jusqu’à 0,9 % en moyenne en 2024. Mais cette désinflation n’a pas ramené les prix à leur niveau antérieur : elle a principalement réduit leur rythme d’augmentation. C’est ce décalage qui peut expliquer la distance entre une amélioration statistique et le sentiment persistant de vie chère. Une augmentation salariale ou une aide supplémentaire peut représenter un effort budgétaire réel tout en compensant imparfaitement les hausses accumulées. Le bilan du pouvoir d’achat doit donc rapprocher les revenus disponibles du coût de l’alimentation, du logement, de l’énergie, du transport et des soins. L’évolution du revenu restant après ces dépenses mérite autant d’attention que le montant nominal des prestations annoncées.
Reconnaître les avancées et mesurer leurs effets
La protection sociale montre pourquoi une analyse doit examiner simultanément les progrès et leurs limites. Dans son rapport annuel 2024-2025, la Cour des comptes constate que les immatriculations à l’assurance maladie obligatoire sont passées de 26,84 millions de personnes en 2022 à 31,94 millions en 2024, soit une progression d’environ 19 %. Le nombre de bénéficiaires disposant de droits ouverts a également augmenté, passant de 22,1 à 25,62 millions sur cette période. La Cour évalue néanmoins la couverture effective à environ 70 %, hors régimes spécifiques. Ces constats documentent une extension importante, mais aussi la persistance d’un écart entre l’immatriculation et l’ouverture effective des droits. Ils portent sur la période examinée et ne constituent pas un état définitif à la fin de 2026.
L’ouverture des droits doit elle-même être prolongée par la possibilité de recevoir les soins nécessaires. La disponibilité des médecins, les délais de rendez-vous, l’équipement des établissements, les médicaments accessibles et les frais restant à payer déterminent l’utilité quotidienne de la couverture. Un dispositif social peut progresser dans ses effectifs sans produire partout une amélioration équivalente du service. La même exigence vaut pour l’école, le logement ou l’accompagnement vers l’emploi : les budgets engagés et les bénéficiaires enregistrés renseignent sur l’activité administrative ; ils doivent être complétés par des indicateurs de qualité et de résultats. C’est à cette condition que les avancées institutionnelles peuvent être appréciées à l’échelle de la vie citoyenne.
Intégrer les contraintes dès la formulation des engagements
Le mandat précédent a été affecté par la sécheresse et par des chocs internationaux qui ont pesé sur les prix et l’activité. Une appréciation sérieuse doit en tenir compte, sans attribuer au seul gouvernement toutes les difficultés rencontrées. Elle doit aussi examiner les réponses apportées : anticipation, ciblage des aides, adaptation des dispositifs et rapidité de leur mise en œuvre. Pour le nouvel exécutif, la leçon consiste à prévoir plusieurs trajectoires possibles. Que deviennent les engagements si la croissance reste inférieure à 5 %, si les recettes fiscales ralentissent ou si une nouvelle crise accroît les besoins sociaux ? Un programme solide doit préciser les marges disponibles et les priorités protégées lorsque les hypothèses favorables ne se réalisent pas.
La contrainte ne se limite pas au financement. Une réforme peut disposer de crédits et manquer de personnels, de compétences locales, de textes d’application ou de coordination entre administrations. Construire un établissement ne garantit pas son fonctionnement ; ouvrir un dispositif ne garantit pas que les personnes concernées puissent y accéder. Avant de fixer une échéance, il faut donc apprécier la capacité des services à exécuter la décision. Cette préparation suppose de connaître les besoins des territoires, les délais de recrutement, les coûts de fonctionnement et les difficultés déjà rencontrées. Elle réduit le risque d’engagements dont le calendrier politique précède largement les possibilités concrètes de réalisation.
Donner aux promesses des conditions de réalisation vérifiables
La première exigence serait un chiffrage public des mesures majeures, distinguant leur coût initial et leur coût annuel durable. Chaque engagement devrait préciser les bénéficiaires attendus, les ressources prévues et les administrations responsables. Le financement d’une prestation permanente ne peut reposer uniquement sur une recette exceptionnelle ou une croissance espérée. Une hiérarchie explicite des priorités aiderait ensuite à concentrer les moyens et à rendre les arbitrages compréhensibles. Des étapes annuelles permettraient de suivre l’avancement, au lieu d’attendre la fin du mandat pour constater les écarts. L’objectif serait de relier chaque annonce à une chaîne identifiable de décisions, de financements et de services rendus.
Le soutien au pouvoir d’achat gagnerait également à associer les revenus, les aides ciblées, le fonctionnement des marchés et l’accès aux services publics. Une diminution des dépenses de santé ou de transport peut améliorer concrètement le budget d’un ménage. Sur l’emploi, les interventions devraient être suivies selon le nombre de postes nets, leur durée, leur rémunération et leur répartition territoriale, avec une attention aux jeunes et aux femmes. Les aides aux entreprises pourraient être évaluées en fonction de leurs effets observés sur l’activité et l’emploi durable. Ces critères permettraient de mieux distinguer les dépenses qui accompagnent une transformation productive de celles dont les résultats restent limités ou temporaires.
Enfin, un suivi public régulier devrait rendre visibles les réalisations comme les retards. Des indicateurs stables, des évaluations indépendantes et un examen parlementaire approfondi donneraient une portée concrète à la responsabilité politique. Lorsqu’un dispositif manque sa cible, le gouvernement devrait pouvoir en expliquer les raisons, proposer une correction et en mesurer les effets. Aucun mécanisme ne garantit à lui seul la réussite d’un mandat. Mais la transparence sur les moyens, la continuité des critères d’évaluation et la capacité à réorienter l’action peuvent réduire la distance entre les engagements et les résultats. C’est sur cette méthode, autant que sur les ambitions affichées, que le nouvel exécutif pourra construire sa crédibilité.
Les citoyens attendent des possibilités plus solides de travailler, de se soigner, d’apprendre et de vivre dignement. Ils jugeront les nouvelles orientations à partir de ces expériences concrètes, avec la mémoire des espoirs et des difficultés des cinq dernières années. Le gouvernement El Mansouri dispose de cet enseignement : l’ampleur d’une annonce ne préjuge pas de son effet social. Il lui appartient désormais d’accorder ses objectifs aux ressources disponibles, de renforcer la capacité d’exécution et de rendre compte du chemin parcouru. Le changement prendra sa mesure dans des améliorations durables, accessibles et suffisamment réparties pour être ressenties au-delà des bilans institutionnels.
En résumé, le nouveau gouvernement sera jugé sur sa capacité à transformer ses engagements en améliorations durables du quotidien. L’expérience du mandat précédent invite à reconnaître les avancées tout en mesurant les écarts entre les objectifs annoncés et leurs effets sur l’emploi, le pouvoir d’achat et l’accès aux services publics. Pour éviter de reproduire ces déceptions, chaque promesse devra s’accompagner de moyens identifiés, d’un calendrier réaliste et de résultats vérifiables. La confiance pourra se renforcer si les citoyens comprennent les choix effectués, constatent les progrès et voient les difficultés donner lieu à des corrections. C’est dans cette continuité entre la parole, l’action et la responsabilité que le gouvernement El Mansouri pourra donner une portée concrète au changement attendu.
Repères et sources
Maroc.ma – nomination du gouvernement et photographie officielle, 16 octobre 2026

