Les pieuvres qui rêvent en couleurs
Il existe à l’Université fédérale du Rio Grande do Norte, à Natal, au Brésil un laboratoire où des pieuvres dorment devant des caméras ultra-sensibles. Les chercheurs ont observé quelque chose d'inattendu. Pendant leur sommeil, leur peau continue de changer de couleur, de texture et de motifs. Elle passe du blanc lisse au tacheté brun, puis au rouge hérissé. Ces changements accompagnent un état de sommeil actif. Certains motifs ressemblent à ceux observés à l’éveil, notamment lors du camouflage ou de réactions de défense.
En 2019, un documentaire de PBS a fait connaître une pieuvre appelée Heidi, observée par le biologiste David Scheel. Endormie, elle changeait de couleur et de texture. Scheel imaginait qu’elle pouvait être en train de chasser un crabe en rêve. Une interprétation séduisante, mais pas la preuve d’un rêve actif et scénarisé : nous n’avons pas accès à ce que vit l’animal pendant son sommeil.

Ce qui rend le fait encore plus étrange, c’est que la pieuvre possède trois cœurs et un système nerveux largement distribué dans ses huit bras. L’expression « neuf cerveaux » est une image : les réseaux nerveux des bras disposent d’une autonomie importante, mais ils ne sont pas huit cerveaux indépendants comparables au cerveau central. Alors, quand elle dort, comment cette activité se coordonne-t-elle ? Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que chaque bras rêve de son côté.
Leur sommeil est d'ailleurs divisé en deux phases, avec certaines analogies avec le nôtre. Une phase calme, où elles sont blanches et immobiles, et une phase active, où les yeux bougent et la peau s'agite. Cette phase active ne dure que quelques secondes, mais elle se répète toutes les trente minutes. C'est extrêmement court, mais intense. L’étude publiée en 2021 décrit cette alternance ; l’idée qu’elles y rejouent leur journée reste une hypothèse.
Le plus troublant est le décalage entre leur camouflage coloré et une vision généralement considérée comme dépourvue de vision des couleurs au sens humain. Cela ne permet toutefois pas de conclure qu’elles « ressentent » les couleurs ni qu’elles rêvent d’un corail rouge. Le fonctionnement du camouflage et l’expérience éventuelle du rêve sont deux questions distinctes.
Aujourd’hui, ces observations nourrissent les recherches sur le sommeil et la cognition chez des animaux très éloignés de nous. Mais une conscience décentralisée et huit rêves simultanés restent des spéculations. Observer une pieuvre qui dort, c’est regarder un corps dont la peau semble raconter quelque chose, sans pouvoir encore savoir s’il s’agit d’un songe.
Précision éditoriale : les « huit rêves simultanés », un pour chaque bras, ne sont étayés par aucune des études citées. Ces prétendus faits semblent venir tout droit de l’imagination de sources plus enclines à cultiver un imaginaire fertile qu’à vérifier les faits. Cette réserve vise cette extrapolation ; l’existence éventuelle de rêves chez la pieuvre reste, elle, une question scientifique ouverte.
Repères et sources
Medeiros et al., iScience, 2021