REVUE DE PRESSE HEBDO
La semaine où l’humain a basculé
Entre une falaise physiologique qui n'est pas une pente, un monde qui compte désormais plus de grands-parents que de petits-enfants, et une grotte irakienne où le soin et le meurtre cohabitaient déjà, cette semaine nous rappelle une chose simple : l'humain n'est pas en crise. Il est en transition.
Semaine du 12 au 18 octobre 2026
I. La falaise
On nous avait dit : la ménopause, c'est une pente douce. Une lente extinction des ovaires. On s'était trompé de métaphore.
Le 12 octobre, l'Institut Weizmann publie dans Nature Medicine la plus grande étude jamais menée : plus de 300 millions de tests sanguins, des données concernant plus d’un million de femmes, issues de cohortes aux États-Unis et en Israël. Résultat : 52 paramètres sur 90 sautent d'un coup au moment de la dernière règle. Pas une courbe. Une marche.
L'os qui perd. Le foie qui change. Les reins qui filtrent autrement. La ferritine qui grimpe de 0,6 écart-type d'un seul coup parce que le sang ne s'écoule plus. Les lipides qui basculent.
Et surtout : certaines évolutions hormonales commencent 12 à 15 ans avant la dernière règle. Bien avant les premières bouffées. L'hormone anti-müllérienne chute 15 ans avant. La FSH grimpe 14 ans avant. La transition hormonale peut donc commencer bien avant la ménopause elle-même.
Ce n'est pas une maladie. C'est un événement. Comme la puberté, mais à l'envers. Brutal, systémique, longtemps invisible parce qu'on ne notait même pas la date de la dernière règle dans les dossiers médicaux. Les chercheurs ont dû emprunter une méthode d'astronomie – la déconvolution – pour la voir.
Une transition physiologique se retrouve ainsi propulsée en marché lucratif. Avant d'être un marché, c'est d'abord un corps qui change d'état.
II. Le grand croisement
Entre 2020 et 2025, il s'est passé quelque chose que l'humanité n'avait jamais vécu.
Pour la première fois, les plus de 65 ans sont plus nombreux que les enfants de moins de 5 ans. 852 millions contre moins. 10,5% de l'humanité. C'est le Census américain qui le consigne le 31 août dans An Aging World: 2025.
En 2060, ils seront 19,6%. Près de deux milliards. La Corée du Sud sera à 41% de plus de 65 ans. L'Afrique, le continent le plus jeune, aura 249 millions d'aînés – plus que l'Europe.
On vit plus longtemps, mais pas forcément en meilleure santé. Aux États-Unis, la part de vie en bonne santé après 60 ans a reculé. 73% des plus de 65 ans ont deux maladies chroniques ou plus.
Nous ne sommes plus une pyramide avec beaucoup de jeunes en bas et peu de vieux en haut. Nous sommes devenus un champignon. Ou un totem. C'est toute notre idée du travail, de la retraite, du soin, de la famille qui doit se réinventer. Les femmes passent désormais plusieurs décennies en post-ménopause. Ce n'est plus une parenthèse. C'est un tiers de vie.
III. L'anguille
535 milliards d'euros. 600 milliards de dollars. C'est la taille du "menopause economy" aujourd'hui.
Podcasts, livres, documentaires – ceux de Davina McCall au Royaume-Uni ont fait sauter le tabou – applications qui trackent, compléments au soja, coaching, retraites à 15 000 dollars dans le désert. Ce qui était privé est devenu visible. Et ce qui est visible est devenu monnayable.
Le 26 août, Routledge publie All Change! Marketing and Consuming the Menopause Transition. Sa thèse : le marché ne répond pas à des besoins. Il les fabrique. Il décide ce qui est un "problème ménopausique" et ce qui est une "solution légitime". On appelle ça les "menomarkets".
L'Inserm, lui, parle de "ruée vers l'or" dans son Canal Détox de ce mois. Isoflavones : effet modeste, inconstant, placebo important. Testostérone pour la libido : un seul bénéfice démontré, le trouble du désir avec souffrance, pas les bouffées, pas la mémoire, pas le rajeunissement. Glaçons électroniques, bandeaux rafraîchissants : pas de preuves. Apps : une minorité implique des soignants.
Le paradoxe est total. D'un côté, on lève enfin un tabou millénaire. De l'autre, on transforme une vulnérabilité – nuits sans sommeil, anxiété, travail qui pèse – en promesse d'achat rapide. La figure qui émerge, c'est la "consommatrice responsable" : à elle de s'informer, de se suivre, de s'optimiser. On privatise ce qui est aussi une question d'égalité.
Le marché est une véritable anguille du capitalisme rampant. Il glisse, il échappe, il se faufile partout où il y a un besoin de soutien.
IV. Au travail, le malentendu
Alors on légifère. En Grande-Bretagne, les employeurs d’au moins 250 salariés peuvent publier des plans d’action volontaires incluant la ménopause depuis avril 2026 ; leur obligation est prévue au printemps 2027, sous réserve des textes d’application. Aux États-Unis, Rhode Island oblige les accommodements depuis 2025. En Suisse, l'étude MenoSupport 2025, première à l'échelle nationale : 1 femme sur 5 réduit son taux d'activité à cause de la ménopause, 1 sur 20 part en retraite anticipée.
Et puis arrive l'étude qui dérange. Professeure Susan Davis, Monash, 8 000 femmes, présentée à Rio, avec des résultats encore en cours d’évaluation pour publication. Méthodologie : enquête annoncée comme "midlife", pas "ménopause et travail", pour éviter le biais d'auto-sélection. Résultat : le statut ménopausique seul n'est pas associé à la productivité, à l'absentéisme, à la capacité de travail. Ce qui est associé : l'insatisfaction au travail, les comorbidités, la dépression.
Davis démonte aussi le chiffre qui a fait le tour du monde : 900 000 femmes ayant quitté leur emploi au UK à cause de la ménopause. Extrapolation d'un sondage de 1 000 femmes qui incluait des départs pour grossesse.
Elle alerte : à force de sur-attribuer les difficultés au corps des femmes, on va freiner l'embauche des 45-55 ans. "On s'inquiétait d'embaucher une femme de 35 ans parce qu'elle allait être enceinte. On pensait qu'une femme de 50 ans était fiable. Maintenant on va la voir comme de la dynamite."
En face, LiveCareer UK interroge : 91% des femmes resteraient plus longtemps si l'employeur soutenait la santé midlife. Pas avec des "champions ménopause". Avec des horaires flexibles (58%), des jours santé mentale (56%), plus de femmes leaders (54%).
Le signal faible : les difficultés au travail ne se résument pas à la ménopause. Le milieu de vie sans soutien mérite aussi l’attention.
V. Et il y a 75 000 ans
Dans la grotte de Shanidar, au Kurdistan irakien, sous 7,5 mètres de roches, les archéologues de Cambridge trouvent Shanidar A. Environ 45 ans, il y a 75 000 ans. Un trou rond de 15 mm dans l’omoplate. Les chercheurs y voient une blessure probablement causée par une lance en bois affûtée traversant le thorax. Une attaque intentionnelle est jugée plausible, sans certitude sur les circonstances ni sur une atteinte au cœur.
Le même squelette porte une autre histoire : un an avant, le visage fracassé, les dents cassées, la moitié d'une dent tournée dans la bouche. Il a survécu. Il a fallu qu'on lui écrase sa nourriture. Qu'on le laisse se reposer.
Soin et violence, chez le même individu, à 75 000 ans d'intervalle avec nous.
"We see evidence of two contrasting facets of human nature – care and violence – juxtaposed in the same individual."
Ce n'est pas pour dire que l'humain est violent. Ou qu'il est bon. C'est pour dire qu'il est les deux, et que les deux n'ont pas la même origine. Une étude de Lincoln sur 100 espèces de primates a montré que l'agression du quotidien et la violence létale n'ont pas la même trajectoire évolutive.
C'est une belle fin pour une revue de presse qui veut éviter le véhément : l'humain n'est pas à choisir entre soin et violence. Il est à tenir ensemble.
Repères et sources
Institut Weizmann - Changements physiologiques à la ménopause, 12 octobre 2026
US Census Bureau - An Aging World: 2025
The Conversation - La ménopause et son marché
Inserm, Canal Détox - Produits et promesses autour de la ménopause
Gouvernement britannique - Plans d’action des employeurs
Université Monash - Australian Women’s Midlife Years Study
Université de Cambridge - Shanidar A et la blessure de lance
Université de Lincoln - Agressivité et violence létale chez les primates
