Les stratégies de la peur & la fabrique de l’obéissance - Partie II
La peur n'est pas seulement une émotion. Lorsqu'elle devient une stratégie, elle change de nature.
Gouverner par la peur ne signifie pas seulement terroriser une population. La stratégie peut être infiniment plus subtile. Cela peut consister à rappeler périodiquement un danger, à en grossir certains aspects, à lui donner un visage, à répéter son imminence, à suggérer qu'une protection est indispensable ou qu'une décision ne peut plus attendre. Car la peur possède cette propriété singulière : elle ne demande pas nécessairement à être convaincue. Elle demande à être ressentie. C'est précisément pour cette raison qu'elle constitue, depuis longtemps, une ressource politique, sociale, économique et culturelle.
Partie II
La question essentielle devient alors celle de la durée. Une société peut accepter qu'une liberté soit temporairement restreinte pour répondre à une menace exceptionnelle. Mais que se passe-t-il lorsque l'exception se prolonge, lorsque les dispositifs mis en place pour répondre à une crise deviennent disponibles pour la crise suivante, puis pour une autre encore ?
6.II - L'exception qui risque de devenir la règle
C'est ici que la peur peut produire un effet cumulatif. Une menace justifie une mesure ; la mesure crée une nouvelle capacité d'intervention ; une nouvelle menace permet ensuite de justifier le maintien ou l'extension de cette capacité. Il n'est même pas nécessaire que les menaces soient fabriquées. Il suffit qu'elles se succèdent assez rapidement pour que l'état d'alerte devienne une condition presque permanente de la vie politique.
Terrorisme, criminalité, épidémies, guerre, cyberattaques, ingérences étrangères, crise énergétique, catastrophe climatique ou risques liés aux nouvelles technologies : ces menaces sont de nature différente et certaines sont parfaitement documentées. Les mettre toutes sur le même plan serait absurde. Mais leur succession peut produire un effet commun : installer la sécurité comme horizon permanent de la décision politique.
Le véritable enjeu démocratique n'est donc pas de savoir si toute politique de sécurité serait suspecte. Il est de pouvoir demander, à chaque fois : quelle menace justifie quelle mesure ? Pendant combien de temps ? Avec quels contrôles ? Avec quelles possibilités de contestation ? Et que devient la liberté que l'on demande de restreindre au nom de la protection ?
Lorsque ces questions deviennent elles-mêmes difficiles à poser parce que la peur les fait apparaître comme irresponsables, la stratégie atteint une forme particulièrement efficace. Elle n'a plus besoin d'ordonner l'obéissance. Elle peut faire apparaître l'obéissance comme le prix raisonnable de la sécurité.
III. L'économie culturelle du frisson et le malaise collectif
La stratégie de la peur ne se déploie pas seulement dans les institutions politiques. Elle possède aussi une économie culturelle.
1.III - Quand la peur devient un spectacle
Depuis longtemps, les sociétés racontent leurs monstres, leurs catastrophes, leurs invasions et leurs fins du monde. Mais l'industrie moderne du divertissement a donné à ces récits une capacité de diffusion et de répétition sans précédent.
Le cinéma populaire, la télévision, les plateformes de streaming, les jeux vidéo, les romans à suspense et désormais les réseaux sociaux ont fait de la peur un produit culturel parmi d'autres. Le phénomène n'a, en lui-même, rien de pathologique. Les êtres humains recherchent depuis toujours des émotions fortes dans un environnement où ils savent être en sécurité. Le récit horrifique permet précisément cette expérience paradoxale : éprouver la peur tout en sachant, au moins en principe, que l'on peut refermer le livre, quitter la salle ou éteindre l'écran.
Il serait donc excessif d'affirmer que la culture du frisson rend les sociétés politiquement passives. Rien ne permet de soutenir une relation aussi mécanique. Les mêmes œuvres qui mettent en scène l'effondrement peuvent provoquer la réflexion, la critique ou même la résistance. La Jetée de Chris Marker, Dr. Strangelove de Stanley Kubrick ou, dans un registre différent, de nombreuses œuvres dystopiques ont précisément utilisé la peur pour interroger les pouvoirs qui la produisent. La question est ailleurs : pourquoi certaines formes de peur possèdent-elles une telle valeur économique et attentionnelle ?
2.III - Le monstre, la catastrophe et le serial killer
La réponse tient en partie à la nature même de l'attention. Une menace spectaculaire est plus facilement racontable qu'un phénomène lent, diffus et statistiquement complexe. Un monstre possède un visage. Un serial killer possède une histoire. Une catastrophe possède un commencement et un dénouement. Une pandémie peut être représentée par quelques images immédiatement reconnaissables. À l'inverse, une lente dégradation sociale ou environnementale est beaucoup plus difficile à transformer en récit.
La culture populaire privilégie donc souvent les dangers qui peuvent être personnifiés, dramatisés et séquencés. Le succès durable des récits apocalyptiques ne signifie pas que les spectateurs souhaitent réellement la catastrophe. Il signifie plutôt que la catastrophe fournit une structure narrative extrêmement efficace : le monde bascule, les individus sont confrontés à une menace, les alliances se forment, les choix deviennent urgents et la survie impose des décisions.
La peur possède ainsi une qualité commerciale particulière : elle capte rapidement l'attention et crée une attente. Que va-t-il se passer ? Qui va survivre ? Qui est le coupable ? La prochaine menace serait-elle plus grande ? Le récit peut alors fonctionner selon une logique proche de celle que nous retrouverons dans l'univers médiatique : l'incertitude entretient l'attention.
3.III - La marchandisation de l'angoisse
Ce phénomène devient particulièrement intéressant lorsque la peur quitte le seul domaine de la fiction pour pénétrer celui de l'information. Une catastrophe réelle, un fait divers ou une menace sanitaire peuvent évidemment justifier une couverture importante. Mais l'économie de l'attention introduit une compétition permanente pour le regard du public. Dans cette compétition, les contenus qui provoquent une réaction émotionnelle immédiate disposent souvent d'un avantage.
La peur et l'indignation possèdent précisément cette propriété. Elles interrompent le défilement, provoquent une réaction, incitent à partager, à commenter, à vérifier une information ou à rechercher des développements supplémentaires. Une information rassurante peut être importante ; une information inquiétante paraît souvent plus urgente.
Ce mécanisme ne suppose pas qu'un média décide consciemment de faire peur à son public. Il peut résulter d'une logique beaucoup plus ordinaire : ce qui retient l'attention est davantage visible, et ce qui est davantage visible devient davantage produit.
La peur peut alors devenir une marchandise sans qu'aucun acteur ne se considère comme un marchand de peur.
4.III - Du spectacle à la saturation
Le véritable problème apparaît lorsque l'exception devient quotidienne. Une catastrophe chasse la précédente ; une alerte succède à une autre ; une crise est remplacée par une nouvelle crise. La peur cesse alors d'être liée à un événement singulier pour devenir un climat.
Cette saturation peut produire deux effets apparemment contradictoires. Elle peut maintenir les individus dans une vigilance permanente, mais elle peut également provoquer une forme de fatigue. Lorsqu'une menace nouvelle est annoncée chaque jour, il devient impossible de maintenir indéfiniment la même intensité émotionnelle. Le public peut finir par ne plus réagir, ou ne réagir que de manière intermittente.
C'est ici que l'idée d'une paralysie par saturation mérite d'être examinée avec prudence. Nous ne pouvons pas affirmer que l'abondance de récits catastrophiques produit mécaniquement la résignation politique. En revanche, il est raisonnable de se demander si une exposition continue à des menaces présentées comme immenses, complexes et souvent hors de portée de l'action individuelle peut contribuer à un sentiment d'impuissance.
Le problème n'est donc pas seulement la peur. C'est l'impression que rien ne peut être fait contre ce qui fait peur.
5.III - Lorsque l'apocalypse remplace le politique
Une société peut être confrontée simultanément à des menaces très différentes : dérèglement climatique, précarité économique, guerre, crise sanitaire, transformation technologique, tensions géopolitiques. Le risque est alors de tout présenter sous la forme d'une catastrophe globale, sans distinguer les échelles, les causes ni les marges d'action.
Or une catastrophe absolue possède un effet politique paradoxal. Si le problème est immense, systémique et mondial, l'individu peut avoir le sentiment que son action est dérisoire. Le raisonnement devient : puisque tout est lié et que tout dépasse mes capacités, il ne reste qu'à attendre, s'adapter ou chercher celui qui prétend pouvoir nous protéger. C'est ici que la vieille stratégie de la peur rencontre la culture contemporaine du spectacle. La peur peut mobiliser lorsqu'elle désigne une action possible ; elle peut décourager lorsqu'elle ne laisse entrevoir aucune prise.
La différence est considérable. Une société à laquelle on dit « voici le danger et voici ce que nous pouvons faire » reçoit une alerte. Une société à laquelle on répète « voici le danger, il est partout, il s'aggrave et personne ne peut vraiment l'éviter » reçoit autre chose : une expérience de vulnérabilité permanente. C'est cette seconde situation qui mérite notre attention. Car à partir du moment où la peur devient un climat plutôt qu'un événement, une nouvelle question apparaît : qui contrôle désormais ce que nous voyons, ce que nous redoutons et l'ordre dans lequel nous le redoutons ?
La réponse nous conduit naturellement vers les nouveaux relais de la peur : les médias en continu, les réseaux sociaux et les systèmes algorithmiques qui organisent une part croissante de notre environnement informationnel.
IV. Les nouveaux relais de la peur : médias, algorithmes et paniques morales
L’information n’est pas seulement ce que l’on sait, mais aussi ce que l’on nous montre la peur contemporaine possède un avantage considérable sur ses formes anciennes : elle peut circuler presque instantanément, se répéter sans interruption et atteindre simultanément des millions d'individus. Ce changement technique n'a pas créé la peur, mais il a profondément transformé les conditions de sa diffusion. Là où une rumeur, autrefois, devait parcourir une communauté avant de devenir une inquiétude collective, une image, une vidéo ou une information anxiogène peuvent désormais faire le tour du monde en quelques heures.
Le pouvoir des médias ne réside donc pas seulement dans leur capacité à informer. Il réside aussi dans leur capacité à hiérarchiser ce qui mérite notre attention. Une société est confrontée chaque jour à une quantité considérable de faits, de risques et d'événements. Aucun individu ne peut en prendre connaissance dans leur totalité. Il faut donc sélectionner. Les médias sélectionnent, les rédactions hiérarchisent, les titres mettent en avant certains éléments plutôt que d'autres. Cette fonction est indispensable au journalisme. Elle devient toutefois politiquement sensible lorsque la répétition d'une catégorie de menaces finit par donner l'impression qu'elle constitue la réalité dominante.
Ce phénomène ne signifie pas qu'un média ment. Une information peut être parfaitement exacte et néanmoins contribuer à une représentation déformée du monde si elle est constamment privilégiée par rapport à d'autres réalités moins spectaculaires. La question n'est donc pas seulement celle de la vérité ou de la fausseté d'une information. Elle concerne aussi la proportion entre ce qui existe et ce qui devient visible.
C'est ici que la stratégie de la peur trouve un terrain particulièrement favorable. Il n'est pas nécessaire d'inventer un danger. Il peut suffire de rendre certains dangers omniprésents dans l'espace mental du public.
1.IV - Le fait divers et la transformation de l'exception en climat
Le fait divers constitue un exemple particulièrement révélateur. Un crime exceptionnel peut être parfaitement digne d'être rapporté. Mais lorsqu'un même type d'événement est montré, commenté, analysé et répété sous des angles multiples, l'événement singulier peut progressivement prendre la dimension d'un phénomène général.
Le téléspectateur ou l'internaute ne raisonne pas nécessairement à partir des statistiques de la criminalité. Il raisonne à partir des événements qu'il vient de voir. L'événement disponible à l'esprit paraît alors plus fréquent qu'il ne l'est réellement. Ce mécanisme psychologique, étudié depuis longtemps sous le nom d'heuristique de disponibilité, devient particulièrement puissant lorsque les médias donnent une visibilité répétée aux événements les plus dramatiques.
Une agression spectaculaire possède donc une double existence : elle existe comme fait, mais elle peut également exister comme symbole d'une menace beaucoup plus vaste. C'est dans ce passage du particulier au général que la peur peut changer de dimension.
Le risque devient alors de confondre fréquence médiatique et fréquence réelle. Un danger très visible peut sembler omniprésent ; un danger moins spectaculaire peut disparaître de notre champ de perception alors même qu'il représente une menace plus importante.
La stratégie n'est pas nécessairement consciente. Elle peut être le produit de la logique ordinaire de l'information : l'événement exceptionnel attire davantage l'attention que l'événement ordinaire, et ce qui attire l'attention est davantage susceptible d'être montré. Mais cette logique produit un effet politique bien réel : elle contribue à déterminer ce que nous considérons comme urgent.
2.IV - La peur comme avantage dans la bataille de l’attention
Cette dynamique devient encore plus puissante lorsque l'information entre dans une économie entièrement organisée autour de l'attention.
Sur les plateformes numériques, le problème n'est plus simplement de publier une information, mais de faire en sorte qu'elle soit vue, puis éventuellement commentée, partagée et recommandée à d'autres utilisateurs. Les contenus qui provoquent une réaction émotionnelle intense peuvent alors disposer d'un avantage particulier.
Des travaux publiés ces dernières années montrent que les émotions morales fortes, notamment l'indignation, favorisent la circulation des contenus en ligne. Une étude portant sur plus d'un million de liens Facebook et plusieurs dizaines de milliers de publications sur Twitter a notamment montré que les contenus de désinformation suscitant davantage d'indignation étaient plus susceptibles d'être partagés, y compris sans avoir été lus.
Il faut cependant éviter une conclusion trop facile : ce ne sont pas les algorithmes seuls qui créent ce phénomène. Les utilisateurs ont leurs propres biais d'attention, leurs propres préférences et leur propre propension à partager ce qui les choque ou les inquiète. Les systèmes de recommandation interviennent dans cette dynamique en sélectionnant et en classant les contenus à partir de comportements observés. Autrement dit, il existe moins un « algorithme manipulateur » qu'une interaction entre une psychologie humaine sensible aux émotions fortes et des systèmes techniques conçus pour optimiser certaines formes d'engagement.
Des recherches sur l'apprentissage social en ligne montrent précisément que les plateformes peuvent exploiter des biais humains déjà présents en faveur des informations émotionnelles, morales ou liées au groupe, et contribuer ainsi à leur amplification. La conséquence est importante pour notre sujet. Si la peur augmente l'attention, et si l'attention augmente la visibilité, alors la peur peut acquérir une valeur de circulation. Elle devient un contenu qui a davantage de chances de voyager.
