La militarisation du maintien de l’ordre en France : vers une dérive autoritaire ?
La rentrée scolaire 2026 a été marquée par un mouvement lycéen inattendu qui a éclaté dans les banlieues précarisées d’Île-de-France pour réclamer, entre autres, de meilleures conditions d’apprentissage. Les jeunes ont décidé d’organiser des manifestations et des blocus, et le mouvement s’est rapidement étendu à de nombreux établissements scolaires ainsi qu’aux universités, mettant les forces de l’ordre sous tension. Le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a alors revendiqué le choix d’une réponse policière extrêmement ferme. Après plusieurs jours de manifestations, marquées par des violences et plusieurs blessures et mutilations infligées à des adolescents, le ministre a interdit temporairement l’usage des grenades assourdissantes.
Le 17 octobre (Journée de mobilisation nationale à l’appel des gilets jaunes, de centrales syndicales, des lycéens, d’organisations d’agriculteurs, ndlr), la situation s’est aggravée, avec d’importantes exactions commises par quelques milliers de « casseurs » et pilleurs agissant en marge de la manifestation unitaire. Des centaines de magasins ont été saccagés, du mobilier public dans toutes les grandes villes et à Limoges (Haute-Vienne) l’hôtel de ville ont été incendiés.
Le fait que les renseignements territoriaux aient amplement sous-estimé le nombre de manifestants (800 000 participants selon les syndicats, 500 000 selon le ministère de l’intérieur, ndlr) et les risques de débordements a alors été invoqué pour justifier l’échec du maintien de l’ordre. Certaines critiques ont, au contraire, estimé que le pouvoir aurait délibérément mal positionné les forces de l’ordre pour discréditer un mouvement plutôt populaire en bloquant les manifestations pacifiques et en laissant faire le saccage.
Dans tous les cas, ces scènes de pillage ont fait le tour du monde et ont conduit le président de la République à annoncer, le 18 octobre, la possibilité pour les préfets d’interdire de futures manifestations.
Cette logique d’exception – le droit de manifester étant un droit fondamental – peut être perçue comme un échec du maintien de l’ordre, dont la doctrine et les pratiques se sont considérablement durcies ces deux dernières décennies.
Violences lors de la réforme des retraites
À cet égard, le dernier épisode marquant date de 2023, avec une forte augmentation des incidents liés aux interventions policières dans le cadre des manifestations contre la réforme des retraites.
Pour répondre aux jets de pierres et aux poubelles brûlées, le ministère de l’intérieur Gérald Darmanin avait alors mis en place un important déploiement de force, acte jugé excessif et inapproprié sur la scène internationale par différents observateurs, comme Amnesty International.
À ces accusations graves de violations répétées des droits humains (manifester, circuler librement, exprimer publiquement ses opinions sans risque), le gouvernement a cherché à retourner la critique : ce ne seraient pas les excès d’une partie des forces de l’ordre qui poseraient problème, mais « les factieux », ces manifestants qui voudraient renverser le pouvoir.
Le LBD, exemple d’une militarisation accrue des forces de l’ordre
Si l’on remonte plus loin dans le temps, on constate que, depuis une trentaine d’années, les gouvernements successifs ont décidé de renforcer le matériel des gendarmes mobiles et des CRS, qui sont les principales forces de l’ordre mobilisées pour encadrer les manifestations.
L’armure, le pistolet, le gaz lacrymogène et des armes de guerre reconnues comme telles par l’État (fusils d’assaut, grenades de désencerclement, lanceurs de balles de défense (LBD)) deviennent peu à peu partie intégrante de l’équipement standard pour le maintien de l’ordre.
L’un des symboles de ce nouvel équipement est le LBD. Introduit par Claude Guéant en 1995, le LBD est alors interdit dans le cadre des manifestations et expérimenté dans des unités spéciales pour lutter contre le terrorisme et les prises d’otage. Ce choix s’explique aussi bien par les pressions subies par le Conseil de l’Europe, que par la mort de Malik Oussekine en 1986, qui reste encore dans les esprits des dirigeants politiques.
L’affaire Malik Oussekine, 1986, INA.
Il faut attendre au moins 2007 pour que le LBD soit utilisé à titre expérimental en manifestation, et son premier usage se solde par une blessure grave. En effet, un lycéen est énucléé et, après onze années de procès, la justice reconnaît que le policier avait illégalement et illégitimement tiré sur un manifestant inoffensif.
Une « dangerosité totalement disproportionnée »
Par cette décision prise en juillet 2018, le tribunal administratif fait donc suite à plusieurs condamnations émises par d’autres instances françaises : l’inspection générale des services s’alarme du non-respect des règles permettant l’usage du LBD par les forces de l’ordre en juillet 2009, la Commission nationale de déontologie de la Sécurité (qui était chargée de veiller à la déontologie des forces publiques et privées de sécurité) s’inquiète de la « dangerosité totalement disproportionnée » du LBD en manifestation, ou encore le défenseur des droits en demande l’interdiction en manifestation en 2015, tant l’arme s’avère dangereuse et inutile (même sans LBD, « la police n’est pas désarmée », elle dispose d’autres outils moins dangereux pour maintenir l’ordre).
Pourtant, en décembre 2018, le troisième acte des gilets jaunes marque également celui du retour en force du LBD. En seulement quatre mois, plus de 13 000 tirs de LBD sont réalisés contre les manifestants.
Selon le journaliste David Dufresne, en l’espace d’un an, plus de 300 gilets jaunes sont sérieusement blessés et une trentaine éborgnés suite à ces tirs. Le LBD, une arme de guerre selon les réglementations françaises et internationales, est passé en moins de trois décennies du statut d’arme expérimentale antiterroriste à celui d’« arme non létale ».
Un maintien de l’ordre efficace et plus pacifié dans le dernier tiers du XXᵉ siècle
Depuis 2018, la France a été catégorisée par le magazine The Economist comme une « démocratie défaillante » au même titre que l’Italie, la Pologne et la Hongrie… Un résultat des plus surprenants quand on compare le protocole de maintien de l’ordre actuel avec celui adopté entre 1968 et 2000.
Bien qu’imparfait, le modèle adopté avec et après les événements de 1968 par le préfet Maurice Grimaud et le ministre de l’intérieur Raymond Marcellin (imités par leurs successeurs) s’est révélé très efficace.
La mise à distance des corps (entre manifestants et policiers), la construction d’une gradation de la réponse donnée par les agents, la surveillance par l’infiltration des manifestants (afin de renseigner au mieux les forces de l’ordre de la situation), le développement de nouvelles tactiques visant à s’adapter aux risques d’affrontements et la volonté de laisser les manifestants s’exprimer calmement dans l’espace public, sont autant de changements qui permettent une pacification conséquente de la rue. Des agents chargés d’appréhender les « casseurs » restaient en retrait, prêts à intervenir dès le signal reçu, sans avoir à charger contre l’ensemble du cortège. Contrairement à certaines déclarations officielles, ces manifestants violents étaient déjà chaussés pour fuir, tout comme les agents étaient déjà préparés pour les poursuivre.
Les années 1968-1983 furent pourtant marquées par des manifestations particulièrement violentes. Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre étaient courants. Toutefois, il y avait une volonté politique de pacifier les relations entre « la rue » et les forces de l’ordre. Cette pacification se poursuit tout au long des décennies 1970-1990.
Bien entendu, il ne faut pas idéaliser la période. Des incidents parfois très graves eurent lieu. Il y eut au moins trois morts et quelques dizaines de blessés parmi les manifestants entre 1977 et 1999, tout comme plusieurs dizaines de policiers et gendarmes furent blessés et un CRS tué par balle en 1976. Cependant, la volonté des gouvernements alors en place d’assurer un maintien de l’ordre pacifié a offert d’excellents résultats avec seulement 5 % d’atteintes contre les biens et les personnes lors des manifestations entre 1975 et 1990.
Les inquiétudes d’une tentation autoritaire
Aujourd’hui, on peut constater que le renforcement de l’équipement du maintien de l’ordre – analogue à la baisse des effectifs des agents spécialisés dans le domaine – a été suivi d’une augmentation des accusations d’abus par les forces de l’ordre. Le problème ne vient pas de la formation des CRS et des gendarmes mobiles, qualitative par le temps qui y est consacré et son adaptation aux évolutions des manifestations publiques, mais du changement de la doctrine, du déploiement de policiers non spécialisés pour ce type de mission et des défaillances de la chaîne de commandement.
À Paris sur les Grands Boulevards, le 23 mars 2023, de nombreux manifestants sont attaqués par les forces de l’ordre de manière qualifiée de « disproportionnée », YouTube.
Les sociologues Sebastian Roché et Olivier Fillieule l’ont longuement analysé : si l’usage des LBD a reculé, les incitations au contact avec les manifestants, l’usage répété des nasses, « les interpellations de masse pour dissuader de participer au cortège » ou encore le refus de veiller au bon port du RIO (numéro d’identification des policiers) ne peuvent qu’alimenter les incidents et nourrir la défiance populaire à l’égard des forces de l’ordre.
La France montrée du doigt
L’accroissement de la répression a commencé aussi bien à inquiéter les Français, qui éprouvent une peur croissante d’aller manifester dans la rue,, voire d’exprimer publiquement leurs opinions, que les observateurs européens et nord-américains, qui voient là l’image d’un pouvoir « méprisant et insensible », « autoritaire », « brutal ».
L’usage de la violence ne saurait être toléré dans une démocratie. Cela vaut aussi bien pour les manifestants (qui doivent en répondre devant la loi) que pour les forces de l’ordre. Comme le rappelait Maurice Grimaud en mai 1968, « frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ».
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