Un regard, une signature · Najib Bensbia
The Words

Les œuvres. Les idées. Le monde.

Le MAG du temps qui passe
La culture, si elle aspire à l'universel, reste tributaire des États
Les frontières ne peuvent aliéner la libre circulation des idées
Najib BENSBIA13 min de lecture
Partager
À La Une13 min · THE WORDS

La culture à l'épreuve des frontières nationales

Dans plusieurs pays, les conditions d'accès à la nationalité se durcissent, les possibilités de déchéance reviennent dans le débat politique et les contrôles aux frontières se renforcent. Dans le même temps, les œuvres littéraires, cinématographiques et artistiques continuent de franchir les frontières et de nourrir des appartenances qui ne se confondent pas avec la citoyenneté. Cette liberté demeure pourtant fragile. Car la culture, si elle aspire à l'universel, reste tributaire des États, de leurs institutions et de leurs choix politiques.
Par Najib BENSBIA | THE WORDS | 3 novembre 2026

Il existe au moins deux manières de dire « nous ». La première est juridique et politique : nous, citoyens d'un même État, liés par des droits, des devoirs et des institutions. La seconde est culturelle : nous, lecteurs des mêmes œuvres, auditeurs des mêmes musiques, spectateurs des mêmes films, ou simplement disposés à découvrir ce que d'autres sociétés ont créé. La première repose sur une appartenance juridiquement définie. La seconde se construit par la rencontre, la transmission et le partage.

La culture n'a ni passeport ni nationalité Ces deux formes d'appartenance ne s'opposent pas nécessairement. Elles peuvent même se renforcer. Mais elles ne se confondent pas. La difficulté apparaît lorsque l'appartenance nationale prétend devenir le critère déterminant de toute autre forme d'appartenance, au point de soumettre les échanges culturels aux mêmes exigences de délimitation et de contrôle que celles qui régissent la citoyenneté.

Quand la nation devient la mesure de l'appartenance Le resserrement des politiques nationales se manifeste sur plusieurs plans, qui ne relèvent pas des mêmes mécanismes juridiques, mais participent d'une interrogation commune : jusqu'où l'État peut-il déterminer les conditions de l'appartenance et de la circulation des personnes ?

Le premier concerne l'accès à la nationalité. En Italie, une réforme adoptée en 2025 a restreint la transmission de la citoyenneté par filiation aux descendants de ressortissants italiens, en privilégiant des liens familiaux plus directs avec le pays, sous réserve des exceptions prévues par la loi. En Allemagne, la procédure accélérée de naturalisation introduite par la réforme de 2024 a été supprimée en octobre 2025, alors que cette même réforme avait consacré une ouverture plus large à la pluralité des nationalités. Ces évolutions ne suivent donc pas partout une direction identique. Elles témoignent néanmoins, dans plusieurs États européens, d'une volonté de redéfinir les conditions d'accès à la citoyenneté.

Le deuxième concerne la perte de nationalité. Aux États-Unis, les orientations annoncées par le département de la Justice en matière de dénaturalisation témoignent d'une attention renouvelée portée aux conditions dans lesquelles la citoyenneté a été acquise. Les procédures évoquées concernent notamment des situations présumées de fraude ou de dissimulation. Leur portée réelle doit toutefois être distinguée des intentions affichées par les autorités. Il ne s'agit pas, en l'état des éléments retenus, de sanctions établies à l'encontre d'opinions politiques, mais de contentieux portant sur la régularité de certaines naturalisations.

Le troisième concerne la circulation des personnes, particulièrement celle des artistes. Aux États-Unis, les restrictions d'entrée visant les ressortissants de plusieurs pays illustrent le durcissement de certaines politiques migratoires. Mais les obstacles aux échanges culturels ne se limitent pas aux nationalités directement concernées par ces mesures. Selon le Boston Globe, des membres des Ballets africains, originaires de Guinée, pays qui ne figure pas sur les listes évoquées, n'ont pas obtenu les visas nécessaires à leur déplacement. Sans assimiler ces refus aux restrictions générales, ces situations montrent combien la mobilité artistique demeure tributaire des décisions administratives et des politiques d'entrée sur le territoire.

D'autres artistes peuvent renoncer à des tournées ou à des manifestations internationales en raison de l'incertitude entourant les formalités consulaires ou les conditions d'accueil aux frontières. Chaque État demeure souverain dans la définition de sa politique d'admission, dans le respect de ses engagements juridiques. Mais lorsque les obstacles se multiplient, leurs conséquences dépassent les personnes directement concernées. Ce ne sont plus seulement les artistes qui sont empêchés de voyager : ce sont aussi les publics qui se trouvent privés de la possibilité de découvrir leurs œuvres.

Il serait cependant réducteur de considérer toute affirmation du cadre national comme une manifestation de fermeture. Un État démocratique a besoin d'un espace politique dans lequel les citoyens se reconnaissent des obligations réciproques, participent aux décisions collectives et organisent la solidarité. La fiscalité, la protection sociale et l'exercice des droits politiques supposent des institutions et des compétences juridiquement délimitées. On peut discuter la manière dont ces frontières sont établies et appliquées, sans nier leur nécessité. La question n'est donc pas de supprimer le cadre national, mais d'empêcher qu'il devienne l'unique mesure de toutes les appartenances humaines.

La culture introduit dans cette réflexion une dimension différente. Elle permet à des individus qui ne partagent ni la même nationalité, ni la même langue, ni la même histoire politique de se reconnaître dans des œuvres communes. L'œuvre d'Anne Carson, écrivaine canadienne dont les textes entretiennent un dialogue constant avec la littérature grecque, la poésie antique et les traditions intellectuelles de plusieurs époques, en fournit une illustration. Ce dialogue ne suppose aucune communauté de nationalité entre l'autrice, les écrivains qu'elle traduit ou réinterprète et les lecteurs qui la découvrent. Il repose sur une circulation des formes et des idées que les frontières politiques ne suffisent pas à contenir.

Le cinéma produit des rencontres comparables Un film consacré à une réalité nationale ou à un conflit particulier peut être présenté dans un festival international, susciter l'adhésion, la controverse ou la discussion d'un public qui n'appartient pas à la société dont il parle. La valeur de cette rencontre ne réside pas dans l'unanimité des réactions, mais dans la possibilité même de confronter des expériences et des regards différents.

Le patrimoine matériel offre une autre illustration de cette circulation. Le projet de présentation de la tapisserie de Bayeux au British Museum rappelle qu'une œuvre profondément inscrite dans l'histoire d'un pays peut également participer à une mémoire historique partagée. Sa conservation, son déplacement éventuel et son exposition restent soumis à des décisions publiques et à des exigences patrimoniales. Mais sa signification historique et culturelle dépasse le territoire sur lequel elle est conservée.

Cette capacité de la culture à créer des liens ne doit pourtant pas être confondue avec la reconnaissance juridique des personnes. L'histoire du passeport Nansen, institué en 1922 pour faciliter les déplacements de réfugiés privés de documents nationaux, rappelle combien l'absence de protection étatique peut compromettre l'exercice des libertés les plus élémentaires. Ce dispositif international ne conférait pas une nouvelle nationalité. Il permettait néanmoins à des personnes dépourvues de papiers reconnus de retrouver certaines possibilités de déplacement. La réflexion de Hannah Arendt sur le « droit d'avoir des droits » éclaire cette distinction. L'appartenance à une communauté politique demeure essentielle à la reconnaissance et à la protection effectives des droits. La culture ne peut s'y substituer. Elle offre cependant une autre forme de reconnaissance, qui ne dépend pas exclusivement de la citoyenneté. Lorsqu'un lecteur découvre une œuvre étrangère ou qu'un musicien interprète une composition venue d'ailleurs, une relation se crée qui ne nécessite pas une identité nationale commune. Goethe entrevoyait déjà cette possibilité lorsqu'il évoquait, au XIXe siècle, l'émergence d'une littérature mondiale. Il ne s'agissait pas d'effacer les littératures nationales, mais de reconnaître qu'elles pouvaient entrer en relation et s'enrichir mutuellement.

Le Maroc offre, à cet égard, un exemple significatif. Le préambule de la Constitution de 2011 présente l'identité nationale comme le produit d'une convergence entre ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, nourrie d'affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. Cette conception constitutionnelle ne réduit pas la nation à une origine culturelle unique. Elle reconnaît, au contraire, la pluralité des héritages qui participent à sa formation.

L'appartenance nationale peut donc elle-même se construire à partir de rencontres, de transmissions et de métissages. Aimer son pays ne suppose pas de concevoir sa culture comme une identité close, imperméable aux influences extérieures. L'histoire des sociétés montre plutôt que les cultures se constituent et se transforment au contact les unes des autres.

La culture n'est pas libre par nature Il serait pourtant trop commode d'en conclure que la culture échappe spontanément aux contraintes politiques. Sa vocation à franchir les frontières ne lui garantit ni l'indépendance ni la liberté. Les États financent des bibliothèques, des théâtres, des musées, des orchestres et des écoles d'art. Ils protègent des monuments, soutiennent la création et organisent la transmission du patrimoine. Ces interventions peuvent favoriser l'accès à la culture et préserver des expressions qui, sans soutien public, risqueraient de disparaître. Mais elles peuvent aussi devenir des instruments de sélection, de contrôle ou d'orientation idéologique lorsque les pouvoirs publics entendent déterminer les œuvres dignes d'être soutenues ou les discours jugés acceptables.

La culture peut alors être mobilisée au service d'un récit national exclusif. Les œuvres qui confortent ce récit sont valorisées, tandis que celles qui le questionnent suscitent la méfiance, voire des tentatives de restriction. Le problème n'est pas l'existence d'une politique culturelle nationale, mais la confusion entre la responsabilité publique de soutenir la création et la prétention du pouvoir à en fixer les limites intellectuelles.

Inversement, le cadre national peut constituer une garantie essentielle pour les expressions culturelles minoritaires ou longtemps marginalisées. La Convention de l'UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles reconnaît le droit souverain des États d'adopter des politiques culturelles, tout en affirmant l'importance des droits fondamentaux, notamment de la liberté d'expression et d'information.

Au Maroc, la reconnaissance constitutionnelle de la langue amazighe comme langue officielle en 2011, puis l'institution du Nouvel An amazigh comme jour férié national en 2023, illustrent la capacité de l'État à contribuer à la reconnaissance publique d'un héritage culturel. Ces décisions montrent que la puissance publique peut aussi élargir l'espace de visibilité et de légitimité d'une culture. La nation n'est donc ni nécessairement l'ennemie ni automatiquement la protectrice de la liberté culturelle. Elle peut favoriser l'ouverture ou encourager le repli, selon la conception qu'elle se fait de son identité et la manière dont elle exerce ses prérogatives.

C'est ici qu'apparaît une distinction essentielle entre culture et identité fermée. Une culture est un ensemble vivant de pratiques, de récits, de langues, de savoirs et de créations qui se transmettent et se transforment. Elle possède une histoire, mais cette histoire ne l'immobilise pas. Elle peut accueillir des influences nouvelles sans perdre toute continuité avec son héritage.

Une identité fermée apparaît lorsque cet héritage devient un critère d'exclusion, lorsqu'on prétend déterminer qui serait légitime à participer à une culture en fonction de son origine, de sa nationalité ou de son appartenance supposée. La culture cesse alors d'être un espace de partage pour devenir un instrument de délimitation. Or, la transmission culturelle n'implique pas la dépossession. Partager une langue, une musique ou une tradition ne signifie pas en perdre la maîtrise. Cela peut, au contraire, en assurer la vitalité. L'ouverture n'exige pas l'effacement des particularités ; elle suppose que celles-ci ne soient pas érigées en frontières infranchissables.

Les conditions d'un espace de liberté Si la culture ne bénéficie d'aucune liberté automatique, quelles conditions permettent de préserver sa capacité à rapprocher les sociétés et à dépasser les appartenances nationales ? Cinq exigences me paraissent essentielles. Elles ne constituent pas des garanties absolues, mais des orientations sans lesquelles l'ouverture culturelle risque de demeurer un principe sans traduction concrète.

La première est la circulation. Les échanges artistiques supposent que les créateurs puissent se déplacer, présenter leurs œuvres et rencontrer leurs publics. Les États conservent le droit de réglementer l'entrée sur leur territoire, mais les procédures administratives ne devraient pas transformer chaque tournée, exposition ou rencontre intellectuelle en parcours d'obstacles. Une politique de mobilité culturelle cohérente doit chercher à concilier les exigences légitimes du contrôle des frontières avec la nécessité des échanges.

La deuxième est l'indépendance. Une institution culturelle entièrement dépendante d'un pouvoir unique peut difficilement résister aux pressions que celui-ci serait tenté d'exercer. La pluralité des sources de financement, la transparence des décisions et l'existence de garanties institutionnelles contribuent à préserver l'autonomie des créateurs. Le financement public n'est pas incompatible avec la liberté culturelle ; encore faut-il qu'il ne soit pas subordonné à l'adhésion aux orientations politiques du moment.

La troisième est la traduction. Elle constitue l'une des formes les plus concrètes de l'hospitalité culturelle. Traduire une œuvre, c'est permettre à une pensée née dans une autre langue d'être accueillie, discutée et parfois contestée dans un nouvel espace intellectuel. La traduction ne supprime pas les différences entre les langues et les cultures. Elle rend leur rencontre possible, sans exiger que l'une se dissolve dans l'autre.

La quatrième est la protection de la liberté d'expression contre toute instrumentalisation de la citoyenneté. La Déclaration universelle des droits de l'homme condamne la privation arbitraire de nationalité, tandis que la Convention de 1961 sur la réduction des cas d'apatridie encadre les situations dans lesquelles une personne peut perdre sa nationalité. Ces garanties juridiques répondent à des situations précises et ne sauraient être présentées comme une interdiction indifférenciée de toute déchéance. Mais elles rappellent une exigence fondamentale : l'expression d'une opinion, la création d'une œuvre ou la formulation d'une critique ne devraient pas devenir, à elles seules, des motifs de remise en cause de l'appartenance nationale.

La cinquième est le temps. Une culture vivante ne se réduit ni à la consommation immédiate des œuvres ni à leur valeur marchande. Elle suppose des lieux d'apprentissage, de lecture, de contemplation et de discussion. Une école qui accorde une place aux disciplines artistiques, une bibliothèque ouverte à des publics différents, un théâtre qui prend le risque de présenter des œuvres exigeantes contribuent à former cette disponibilité intellectuelle sans laquelle la liberté culturelle reste fragile. Un espace de liberté ne se défend durablement que s'il a d'abord été cultivé.

Un droit de cité au-delà des frontières La culture ouvre un espace d'appartenance que le passeport ne suffit pas à définir. Elle ne remplace pas la citoyenneté, ne dispense pas les États de leurs responsabilités et ne prétend pas abolir les frontières. Elle rappelle simplement que les individus peuvent appartenir à plusieurs mondes à la fois, par les langues qu'ils parlent, les œuvres qu'ils admirent, les idées qu'ils partagent et les expériences dans lesquelles ils se reconnaissent. Cette pluralité n'affaiblit pas nécessairement l'appartenance nationale. Elle peut, au contraire, l'enrichir en empêchant que la nation soit conçue comme une communauté définitivement achevée, dont l'identité devrait être préservée de toute influence extérieure. Une société demeure d'autant plus vivante qu'elle sait reconnaître ses héritages sans renoncer à la rencontre.

Mais cette ouverture ne se décrète pas. Elle dépend des institutions qui soutiennent la création, des garanties juridiques qui protègent la liberté d'expression, des politiques qui facilitent les échanges et des publics qui acceptent de découvrir ce qui ne leur est pas immédiatement familier.

Dans un monde où les frontières retrouvent une place centrale dans les discours politiques et les pratiques administratives, la culture ne constitue pas un territoire affranchi de toute contrainte. Elle demeure néanmoins l'un des espaces où l'appartenance peut se construire autrement que par la nationalité.

Préserver cet espace ne signifie pas opposer la culture à la nation. Cela signifie refuser que la nation en devienne l'horizon exclusif. Car la véritable richesse d'une culture ne tient pas seulement à ce qu'elle conserve de son passé, mais aussi à ce qu'elle demeure capable de recevoir, de transformer et de transmettre au monde.

THE WORDS renouvelle l’habillage de ses pages articles pour mieux accompagner vos lectures.