‘’The Social Reckoning’’ : Aaron Sorkin retourne chez Facebook, du côté des lanceurs d'alerte
Il y a des sujets auxquels un auteur ne revient qu'une fois qu'il a trouvé le bon angle. Aaron Sorkin, qui avait signé en 2010 le scénario oscarisé de « The Social Network », a longtemps estimé qu'il ne savait pas où se trouvait un second film sur Facebook. Selon ses propres déclarations, un film peut avoir l'ambition d'être important ou pertinent, mais il doit d'abord fonctionner comme un divertissement que l'on suit avec plaisir. Cet angle, il l'a finalement trouvé dans une affaire bien réelle : celle des « Facebook Files », ces documents internes sortis de l'entreprise et publiés en 2021 par le Wall Street Journal.
Une suite qui n'en est pas une
Sorkin refuse le mot de « suite ». Il présente « The Social Reckoning » comme un autre film sur Facebook, écrit par le même auteur, et le distributeur parle d'un film compagnon plutôt que d'un second volet. La nuance a son importance. Là où « The Social Network » racontait, à la manière d'une tragédie grecque, la naissance d'un empire et le prix humain de sa construction, ce nouveau film déplace le regard. Mark Zuckerberg, interprété par Jeremy Strong, n'en est plus le centre : il devient un personnage secondaire, présent surtout par l'ombre qu'il projette sur le récit.
Le choix est cohérent avec l'évolution de Facebook lui-même. En 2010, la plateforme était encore perçue comme un formidable outil de connexion entre les individus, avec ses défauts mais aussi ses promesses. En 2026, elle est devenue le symbole de questions bien plus lourdes, sur l'influence des algorithmes, la santé mentale des adolescents ou la circulation de l'information. Le sujet n'est plus la réussite d'un jeune fondateur, mais la manière dont une entreprise gère ce qu'elle sait de ses propres effets.
Une enquête menée à deux voix
Le scénario suit Frances Haugen, jeune ingénieure de Facebook jouée par Mikey Madison, qui sollicite l'aide d'un journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz, incarné par Jeremy Allen White. Ensemble, ils s'engagent dans une démarche périlleuse qui conduira à révéler les secrets les mieux gardés du réseau. Les premières images du film montrent d'ailleurs une héroïne qui affirme vouloir aider Facebook plutôt que lui nuire, ce qui laisse le journaliste perplexe quant à ses véritables intentions. Cette ambiguïté initiale donne au récit son moteur : celui d'une loyauté déchirée entre l'entreprise que l'on connaît de l'intérieur et l'intérêt général que l'on estime menacé.
Sorkin, qui signe ici sa quatrième réalisation, inscrit explicitement son film dans la tradition du cinéma sur le journalisme d'investigation, celle des « Hommes du président » ou de « Spotlight ». Le film compte aussi, dans sa distribution, Betty Gilpin, Wunmi Mosaku, Bill Burr et Billy Magnussen. Comme toujours chez lui, la parole domine : les dialogues sont rapides, argumentés, parfois spirituels, et le film assume pleinement son goût du débat d'idées.
Une critique partagée
L'accueil est contrasté, et les avis s'opposent avec une certaine vigueur. Plusieurs critiques américains reprochent au film de ne pas atteindre le niveau de son illustre prédécesseur. Certains y voient un thriller journalistique trop générique, appuyé par des dialogues ronflants, quand d'autres jugent le propos sans réelle nouveauté, voire inutile. Le Boston Globe, plus nuancé, salue de belles interprétations mais regrette un film trop bavard, qui explique tout et arrive peut-être trop tard, alors que les révélations de Frances Haugen appartiennent désormais à la mémoire collective.
D'autres, à l'inverse, défendent le film comme un drame réfléchi, doté d'un humour agréable, qui s'inscrit à sa place dans la lignée du cinéma de journalisme. Sur un point au moins, les avis convergent : Mikey Madison, récemment oscarisée pour « Anora », est régulièrement citée comme le meilleur atout du film. Reste un reproche récurrent, celui d'un film plus optimiste que son titre ne le laissait penser, comme si le mot « reckoning », qui évoque un règlement de comptes, trouvait peu d'écho dans un récit qui garde foi en la capacité d'un système à se réformer.
Un film à voir pour ce qu'il met en débat
Faut-il aller voir « The Social Reckoning » ? Si l'on attend un chef-d'œuvre capable de rivaliser avec le film de David Fincher, la déception est possible. Si l'on s'intéresse en revanche à la question que pose le film, celle de ce que doit faire un salarié lorsqu'il découvre que son employeur sait ce qu'il aurait dû dire, le film offre une matière à discussion qui dépasse largement le cadre du cinéma. Dans une époque où l'information se vérifie de moins en moins et où la confiance dans les institutions comme dans les médias est fragilisée, voir un film qui replace le courage de témoigner et le travail patient du journaliste au centre du récit n'est pas un détail.
Note :
« The Social Reckoning » est sorti en salles en France le 7 octobre, avec une durée d'environ 1 h 52.
Fiche technique : réalisation et scénario d'Aaron Sorkin. Avec Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong, Betty Gilpin, Wunmi Mosaku, Bill Burr. Distribution : Sony Pictures (Columbia Pictures).
