L’art du désaccord
Montaigne offre, au XVIᵉ siècle, une manière exigeante d’envisager la contradiction. Dans l’essai qu’il consacre à l’art de conférer, il dit goûter les conversations où l’on le contredit, parce qu’elles lui permettent d’éprouver ses idées et de découvrir ses erreurs. Il se méfie en revanche des interlocuteurs qui approuvent par politesse, car l’approbation seule éprouve peu ses idées. Pour lui, la contradiction n’est pas une attaque contre sa personne, mais un service rendu à son jugement. Cette disposition, qui permet de remercier celui qui nous corrige, reste rare, à son époque comme à la nôtre.
Le décor de certains échanges a changé, sans que les affrontements d’ego soient une invention récente. Les salons, les journaux et les tribunes ont aussi connu leurs controverses publiques et leurs humiliations. Les réseaux donnent toutefois à nombre de nos désaccords une audience immédiate, visible et parfois durable. Devant ce public, on peut être tenté de défendre une position pour conserver la face plutôt que pour en examiner la justesse. Ce n’est pas le sort de toute discussion en ligne, mais c’est une pression dont il faut pouvoir prendre la mesure.
Une première distinction aide à retrouver le fil : on peut combattre une idée sans disqualifier la personne qui la porte. Une piste, inspirée des règles attribuées à Anatol Rapoport et reprises par Daniel Dennett, consiste à reformuler la position de l’autre avec assez de justesse pour qu’il dise : « oui, c’est bien cela ». La critique a alors davantage de chances de porter sur ce que l’autre soutient réellement. Cette discipline paraît fastidieuse, mais elle peut prévenir certains malentendus, car on s’aperçoit souvent que l’on n’avait pas compris ce que l’on s’apprêtait à réfuter.
Une seconde distinction fait gagner du temps : tous les désaccords ne sont pas de même nature. Certains portent surtout sur des faits, que l’on peut chercher à vérifier ensemble, sans que les données disponibles permettent toujours de conclure. D’autres engagent principalement des valeurs, c’est-à-dire ce qui compte le plus pour chacun, et ne se tranchent pas à coups de chiffres. Les deux dimensions sont souvent mêlées. Ne pas les distinguer peut conduire à des dialogues de sourds : on brandit des statistiques face à quelqu’un qui parle de dignité, ou l’on invoque ses principes face à quelqu’un qui demande une preuve. Chercher ce qui relève des faits et ce qui relève des valeurs aide déjà à préciser le désaccord.
Enfin, quand l’échange le permet, laisser à l’autre la possibilité de partir la tête haute peut préserver la discussion. Le but d’une discussion n’est pas toujours de convaincre, et rarement de faire plier. Il peut être de mieux comprendre, d’affiner sa propre position, ou simplement de rester en relation malgré une divergence durable. On peut conclure par un « nous ne sommes pas d’accord » qui n’est pas une rupture. Dans les amitiés, les familles ou les équipes, la durée ne suppose pas nécessairement de penser pareil. Savoir être en désaccord sans se perdre peut y contribuer. Cela n’oblige ni à tout tolérer ni à poursuivre un échange devenu humiliant ou menaçant.
Une question sincère peut parfois rouvrir l’échange : « qu’est-ce qui vous amène à penser cela ? » Elle ne désamorce pas toute hostilité et ne garantit aucun accord. Mais si chacun accepte d’écouter, elle peut aider à mieux comprendre ce qui sépare les positions. Le désaccord restera peut-être entier. Il aura du moins été un peu mieux compris.
Repères et sources
Montaigne, Essais, livre III, chapitre 8, De l’art de conférer
Daniel Dennett, Tools for Thinking, entretien du 10 juin 2013 : règles de Rapoport

