Un regard, une signature · Najib Bensbia
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Le MAG du temps qui passe
L’attention se choisit, et la choisir, c’est déjà s’appartenir un peu plus.
L’attention se choisit, et la choisir, c’est déjà s’appartenir un peu plus.Image générée par IA© THE WORDS
Najib BENSBIA4 min de lecture
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Chronique4 min · THE WORDS

L’attention, ce bien rare que l’on brade

Notre langue en dit long sur l’attention : on la « prête », on la « porte », on l’« accorde ». On dit aussi qu’on « fait attention », comme on ferait un effort. Ces expressions rappellent une évidence que l’époque tend à faire oublier : notre attention n’est pas illimitée, et ce que nous en donnons à une chose, nous le retirons à une autre. Le temps passé à regarder défiler des images peut avoir sa valeur ; mais lorsqu’il se prolonge par simple habitude, il réduit celui que l’on aurait pu consacrer à un livre, à un ami ou à ce silence où naissent parfois les idées.
Par Najib BENSBIA - Relecture IA

L’économiste Herbert Simon l’avait formulé en 1971 : une abondance d’information crée une pauvreté d’attention. Ce constat décrit assez bien notre quotidien. De nombreux services que nous croyons gratuits vivent de la publicité, donc du temps que nous leur consacrons, et leur intérêt le plus direct est de nous retenir. Notre attention, les données tirées de nos usages et les possibilités de nous adresser des messages ciblés ont une valeur commerciale. C’est aussi cela que ces services se disputent. Il n’est pas besoin d’y voir un complot : il suffit de regarder comment ces modèles financent leur activité.

Ce que nous perdons dans cette dispersion est difficile à chiffrer, mais facile à ressentir. Il arrive que lire un texte long sans l’interrompre demande un effort inhabituel. Écouter quelqu’un sans préparer sa réponse ou consulter son téléphone peut aussi devenir difficile. Des interruptions répétées peuvent nous obliger à retrouver sans cesse le fil de ce que nous faisions et contribuer à la fatigue de la journée. On peut finir la soirée épuisé d’avoir tout regardé et rien vraiment vu.

Or l’attention n’est pas seulement un outil de productivité. Dans sa lettre à Joë Bousquet du 13 avril 1942, Simone Weil y voyait la forme la plus rare et la plus pure de la générosité, et l’on comprend pourquoi. Écouter vraiment un enfant, un parent âgé, un collègue en difficulté, c’est leur dire sans mots qu’ils existent pour nous. Un message rapide peut entretenir le lien, sans toujours remplacer cette qualité de présence. Elle suppose du temps, un regard qui reste, une pensée qui ne court pas ailleurs. Ce don peut être précieux, même s’il demande une disponibilité que les contraintes de la vie ne nous laissent pas toujours.

L’attention a aussi une dimension collective. Ce que nous regardons contribue à orienter ce que nous jugeons important, et ce qui revient sans cesse sur nos écrans peut nous paraître plus fréquent, plus proche ou plus menaçant qu’il ne l’est. Les sujets qui suscitent l’indignation peuvent capter plus facilement l’attention que ceux qui demandent une lecture patiente. À force de privilégier le bruit, nous risquons de négliger les problèmes lents, ceux qui ne font pas de bruit mais qui changent durablement les vies : l’éducation, le logement, l’environnement.

Rien de tout cela n’exige de renoncer à son téléphone ni de se retirer du monde. On peut chercher, selon ses contraintes, à reprendre un peu la main par quelques gestes simples. Laisser l’appareil dans une autre pièce pendant les repas. Lire vingt minutes d’un texte sans l’interrompre. Marcher sans écouteurs de temps en temps. Faire une chose à la fois quand elle compte vraiment. Aucun de ces gestes n’est héroïque, mais, mis bout à bout, ils peuvent ménager une marge de choix. Elle est parfois étroite ; elle n’est pas sans valeur.

La vraie question est peut-être celle-ci : à quoi souhaitons-nous consacrer l’attention dont nous disposons ? Nos obligations, notre fatigue et nos habitudes limitent ce choix, et les écrans peuvent aussi nous instruire ou nous rapprocher. Il ne s’agit donc pas de mesurer la valeur d’une journée au temps passé loin d’eux. Il s’agit peut-être simplement de reconnaître les moments où nous regardons encore, sans plus savoir ce que nous cherchons.

Repères et sources

Herbert A. Simon, Designing Organizations for an Information-Rich World, 1971

Simone Weil, lettre à Joë Bousquet du 13 avril 1942

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