Lettre de Beyrouth : le kiosque qui ne ferme jamais
Il est à l'angle de la rue Gouraud, à Gemmayzé. On ne le voit pas tout de suite. Il faut que le soleil baisse un peu, que la poussière se pose.
Son kiosque est plus petit qu'un kiosque. C'est une armoire ouverte. Dedans, il y a L'Orient-Le Jour du 14 juillet 2005. An-Nahar du jour où Rafic Hariri a été enterré. Un As-Safir de 1998 dont la une titre sur l'électricité qui revient. L'électricité ne revient toujours pas.
Il s'appelle Abou Nabil. Il a 71 ans. Il ne vend pas, il garde. Il dépoussière. Chaque matin, il aligne les journaux comme d'autres alignent des reliques.
Je lui ai demandé : pourquoi tu ne jettes pas ?
Il m'a répondu : à Beyrouth, si on jette, on oublie. Et si on oublie, on recommence.
Il a raison. Beyrouth garde ses journaux comme on garde les photos des morts. Non par nostalgie. Par preuve. Preuve qu'on a été là. Preuve qu'on a lu ça. Preuve que le temps n'est pas passé, il s'est juste accumulé.
Je suis resté une heure. Personne n'a acheté. Deux personnes se sont arrêtées. Une a dit : ah, je me souviens de celui-là. L'autre a souri. C'est tout le commerce.
Le kiosque qui ne ferme jamais ne ferme jamais parce qu'il n'a jamais été ouvert pour vendre. Il est ouvert pour résister.

