Ma mère annote tous ses livres au crayon rouge
Ma mère a 68 ans. Elle a une règle : jamais un livre ne reste propre.
Elle lit au crayon rouge. Pas pour souligner. Pour corriger. Pour discuter. Pour dire : non.
Dans son exemplaire de "Du côté de chez Swann", à la page 132, il y a écrit dans la marge, très petit, très rouge : "C'est faux, la madeleine ne fait pas ça. C'est l'odeur du gasoil le matin qui te ramène."
Elle a raison.
Elle a passé sa vie à corriger des copies. Prof de français. 35 ans. Et maintenant elle corrige les livres eux-mêmes. Elle écrit : "maladroit". "Tu te répètes". "Magnifique, là". Elle met des points d'interrogation énormes. Des cœurs aussi, parfois.
Je lui ai dit : tu abîmes tes livres.
Elle m'a dit : je les habite.
Sa bibliothèque est jaune et rouge. Jaune du papier, rouge de son écriture. C'est la seule bibliothèque où les livres ne sont pas rangés par auteur, mais par degré de désaccord. Proust est tout rouge. Duras est presque propre : "Elle, elle sait."
J'ai compris tard que ce n'était pas de la correction. C'était une correspondance. Elle n'écrit pas sur les livres. Elle écrit à quelqu'un, à travers les livres. À moi, peut-être. Quand je prendrai ses livres après elle, je ne lirai pas Proust. Je lirai ma mère en train de lire Proust.
C'est sa façon de rester. Rouge sur jaune. Rature comme tendresse. Correction comme héritage.

