Le Président qui prend sa vessie pour des lanternes…
Chaque matin, il ouvre les yeux sur une planète qui persiste à tourner sans lui en demander l’autorisation. Cette indépendance l’agace. Un pays adopte une règle, un autre refuse une invitation, un troisième a l’impolitesse de posséder quelque chose qui lui plaît. Il faut remettre de l’ordre. Il saisit donc son téléphone, cet appareil qui permet désormais de menacer plusieurs continents avant le petit déjeuner.
Son entourage appelle cela une méthode. L’expression présente l’avantage de laisser croire que quelqu’un sait où l’on va.
Au palais, chacun apprend à travailler vite. Quand le Président affirme une chose, on prépare l’argumentaire. Quand il affirme le contraire, on prépare le second. Les plus compétents conservent les deux dossiers ouverts. Les autres prennent la porte pour avoir demandé lequel est le bon.
La vérité, chez lui, appartient au personnel de service. Elle doit se présenter à l’heure, porter la tenue du jour et disparaître dès qu’elle devient embarrassante. Il lui arrive de la rappeler pour lui reprocher son absence.
Il aime beaucoup la paix. Il la veut à son nom, avec une inauguration, des lettres dorées et quelques invités soigneusement choisis. On peut parfaitement ravager la maison du voisin et figurer au premier rang. Il suffit d’applaudir avec conviction. En revanche, refuser l’invitation témoigne d’une hostilité préoccupante et peut coûter très cher à vos producteurs de fromage.
C’est un homme simple : il demande seulement qu’on lui donne raison avant de commencer la discussion.
Il possède aussi cette bonhomie des convives qui vous passent un bras autour des épaules pour mieux vérifier si vous avez apporté votre portefeuille. Il vous trouve formidable. Votre pays est magnifique. Votre épouse, absolument charmante. Puis il vous annonce ce qu’il compte vous prendre. Si vous protestez, il paraît blessé. Après tout ce qu’il vient de dire de gentil !
Ses conseillers les plus dévoués expliquent qu’il faut le comprendre. Les autres pays s’y emploient à grands frais. On constitue des cellules, on mobilise des experts, on relit ses déclarations. Des diplomates chevronnés cherchent une doctrine dans ce qui relève parfois d’une contrariété de vestiaire. Pendant ce temps, le Président regarde la télévision pour vérifier s’il occupe assez de place.
Il gouverne comme certains prennent une photographie de groupe : en demandant à tout le monde de se pousser.
Bien entendu, il se dit persécuté. Les juges posent des questions, les journalistes vérifient des phrases, des alliés invoquent des accords signés. Cette coalition de gens munis de documents devient insupportable. Il préfère la compagnie de ceux qui arrivent les mains vides et repartent avec une faveur.
Autour de lui, le clan prospère. Les affaires de famille prennent une dimension internationale. On trouve cela naturel dans les couloirs : à quoi sert de diriger un grand pays si les proches doivent continuer à faire la queue ?
Le problème, au fond, n’est pas qu’il prenne sa vessie pour des lanternes. Cette confusion se rencontre chez des personnes qui ne disposent que d’un balcon et d’un compte sur les réseaux sociaux.
Lui dispose d’une armée.
Et lorsqu’il annonce qu’il va éclairer le monde, quelqu’un, quelque part, a déjà la main sur les allumettes.
