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L’Humanité vit, depuis le début des années 1990, une période bien trouble à tous points de vue.
L’Humanité vit, depuis le début des années 1990, une période bien trouble à tous points de vue.Illustration de synthèse.© THE WORDS
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Le retour de l’Histoire

L’Humanité vit, depuis le début des années quatre-vingt-dix du siècle passé, et fondamentalement depuis que le terrorisme est si souvent assimilé à l’islamisme, une période bien trouble à tous points de vue. Dans cette tourmente générale, le monde arabe, qui se trouve à son insu au centre de cette redistribution des rôles, sert de levier d’arrière-fond géostratégique à l’offensive occidentalo-américaine à l’échelle mondiale.
Par The Words I 22 octobre 2026

Qu’il s’agisse des relations internationales, de la vie économique et financière mondiale ou des relations humaines, nous sommes tous confrontés à des problèmes qui rongent, au fil du temps, notre conscience d’hommes libres, désireux de vivre dans l’harmonie plutôt que dans la confrontation, source de déséquilibres, d’injustice et de déstabilisation. Et dans cette tourmente générale, le respect de la dignité et de l’intégrité physique de la personne humaine semble bien aléatoire, face à tant de conflits qui gangrènent la quiétude sociale des individus, quels qu’ils soient et où qu’ils se trouvent.

L’Irak, révélateur historique involontaire de cette redistribution des cartes géostratégiques, a servi, depuis 1991, d’alibi à une nouvelle ère de domination et d’aliénation du monde arabe. Ce nouvel ordre de la dominance s’est révélé meurtrier pour des sociétés livrées à la dislocation. Dans l’ordonnancement qui s’est imposé après la guerre froide, l’Europe a largement acquiescé à la prééminence américaine. Une ligne de partage s’est ainsi dessinée entre les puissances dominantes, États-Unis et alliés européens, et les espaces soumis à leur influence, dont la sphère arabe constitue l’un des maillons les plus vulnérables.

Certes, la Chine agit comme un contrepoids à la puissance occidentale. Elle contribue à rééquilibrer les rapports de force tout en déstabilisant l’ordre existant : ces deux mouvements se croisent sans se confondre. Son affirmation progressive limite précisément la portée de cette domination.

Le « nouvel ordre international », affirmé à la faveur de la guerre menée contre l’Irak en 1991 après l’invasion du Koweït, a consacré cette hiérarchie. L’autorisation du recours à la force par le Conseil de sécurité de l’ONU a donné un cadre multilatéral à une intervention conduite sous prééminence américaine. Cette séquence a conforté les zones d’influence et de dominance des États-Unis à l’échelle internationale. Mais cet ordonnancement n’a pas figé les relations internationales, qui restent soumises à des bouleversements constants. La disparition du bloc soviétique a ouvert une phase de prépondérance américaine, sans pour autant rendre le Sud homogène et encore moins entièrement soumis à la volonté de puissance occidentale.

La conséquence logique à cela est que le monde est actuellement en proie à la peur de l’inconnu. Mais cet inconnu est également synonyme de terreur barbare et incontrôlable, puisqu’il met en action des hordes qui, au nom de la religion, ont fait le choix du meurtre plutôt que celui du dialogue et de la négociation, donc du règlement des conflits dans le respect de l’esprit et de la lettre de la Charte des Nations Unies, c’est-à-dire dans la paix et la sécurité mondiales.

La prétendue « mort » du marxisme n’a-t-elle pas, au début des années quatre-vingt-dix du XXe siècle, annoncé la fin de l’histoire sociale au profit de l’histoire économique et financière capitaliste, celle-ci mêlant la promesse démocratique à un assemblage conceptuel anachronique entre pacification et guerre totale sous la poigne des États-Unis !

La fin de l’Histoire ?

La thèse de la fin de l’Histoire, formulée par Fukuyama, présente la démocratie libérale comme l’aboutissement de l’évolution idéologique de l’humanité. Elle ne signifie ni la disparition des événements ni celle des conflits. Dans sa traduction triomphaliste, elle devient cependant l’affirmation que la démocratie libérale capitaliste serait la forme politique accomplie, l’horizon indépassable de toute lutte politique, nationale ou internationale. Pourquoi ? Parce qu’elle serait le système qui satisfait le mieux les aspirations des individus, en reconnaissant leurs droits à régler leurs affaires collectives et en leur donnant le maximum de liberté pour réaliser leurs propres objectifs.

L’Histoire universelle qui se dessine depuis le début des années quatre-vingt-dix sous les auspices de la stratégie mondiale américaine, à laquelle adhère largement l’Union européenne, occulte les nuances de style et les subtilités de l’esprit. Les intérêts convergents des puissances occidentales tendent à ériger leur propre trajectoire en modèle pour une Humanité plurielle. Or, du Sud au Nord, cette Histoire ne peut se construire démocratiquement si la démocratie devient l’apanage du seul libéralisme, fondement de l’État capitaliste et financier occidental.

Or, dans cette lecture géostratégique, la pluralité apparaît comme un obstacle à réduire. Le libéralisme y est posé comme la formulation achevée de l’histoire humaine contemporaine. À cette aune, il ne resterait plus de mouvement créateur, mais une répétition des réflexes guerriers étendant la prééminence américano-occidentale à la dimension du globe.

La guerre du Golfe, puis les interventions ultérieures en Irak, ont contribué au nouveau tracé du partage stratégique du monde. Dans les discours qui les légitiment, des adversaires pourtant différents - régimes se réclamant du nationalisme arabe ou mouvements islamistes - sont renvoyés à une même figure du mal. Ne voit-on pas, en effet, se dessiner des discours qui amalgament islam et terrorisme et font de la lutte antiterroriste une justification de l’élimination des résistances au nouvel ordre international ?

Après les attentats du 11 septembre 2001, et bien avant la pandémie de Covid-19, une grande partie de l’Occident a noyé ses exigences morales dans la mobilisation antiterroriste. Cette solidarité occidentalo-américaine s’est affichée à la face du monde, renforcée par les actes criminels qui ont émaillé la scène internationale, de Paris à Tunis. La réalité de ces crimes ne saurait pourtant justifier tous les égarements institutionnels commis au nom de la sécurité. Dans cette équation de la guerre à l’infini, les libertés individuelles et collectives sont mises à la trappe. Les extrémismes de tous bords s’acoquinent alors avec le retour du conservatisme et la progression de l’extrême droite en Europe.

Avec la pandémie de Covid-19, le vocabulaire de la guerre s’est déplacé vers le terrain sanitaire, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. La protection des populations s’est accompagnée de restrictions des libertés, tandis que les individus-citoyens étaient envisagés comme de possibles vecteurs du virus, susceptibles d’être isolés. Cet épisode a ouvert une autre interrogation sur la place de la liberté dans les situations d’urgence. Il n’a cependant pas suspendu les rivalités géopolitiques. Celles-ci restent dominées par la volonté de puissance, sans que l’on puisse réduire le monde à deux camps homogènes : les États-Unis et l’Union européenne d’un côté, la Chine et tous les autres de l’autre.

Le retour de l’Histoire, entendu ici comme le retour au premier plan de la rivalité des puissances, ne réfute donc pas à lui seul la thèse philosophique de Fukuyama. Il met en cause la lecture triomphaliste qui a accompagné la fin de la guerre froide. Il se manifeste dans l’affirmation d’une Chine en grondements longtemps tranquilles mais allant crescendo, dans l’érosion de la prééminence européenne et dans l’émergence de puissances qui bousculent les compromis fragiles de l’ordre existant.

Certes, les USA continuent de jouer un rôle moteur dans l’ordre mondial. Ce rôle n’efface pourtant pas une crise de puissance qui se creuse. Parallèlement, des puissances contestataires comme la Russie et l’Iran, dont les moyens et les ambitions diffèrent, bousculent la quiétude occidentalo-américaine. Elles signalent la recomposition des rapports de force. La persistance de la dissuasion nucléaire rappelle l’équilibre de la terreur de la guerre froide, sans que l’ordre actuel en reproduise exactement la structure.

Et en cela, l’Univers des Hommes est parti pour un retour de l’Histoire, celui qui recompose les rapports de force dans un monde en désagrégation.

Sources documentaires

Francis Fukuyama, « After the “end of history” », openDemocracy, 2006.

Conseil de sécurité des Nations Unies, résolution 678 (1990), 29 novembre 1990.

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