Un regard, une signature · Najib Bensbia
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Ils attendaient qu’elle éclaire le plafond. Elle a illuminé le débat.
Ils attendaient qu’elle éclaire le plafond. Elle a illuminé le débat.Image générée par IA - Scène et personnages fictifs© THE WORDS
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Chronique5 min · THE WORDS

Masculin, dites-vous ? Pas toujours

Un jeudi d’octobre, à la Chambre des représentants, le masculin a rencontré une difficulté d’accord. Une femme occupait la fonction ; certains continuaient d’en saluer le titulaire au masculin. Fatima Ezzahra El Mansouri a corrigé. Dans un pays où quelques messieurs confondent encore autorité et virilité, cette petite leçon de grammaire avait des allures de panne générale au rayon des certitudes.
Par Najib BENSBIA | THE WORDS | 28 octobre 2026

On nous a appris à l’école que le masculin l’emporte. Certains messieurs semblent n’avoir retenu que cette règle. Ils en ont fait une conception du monde, puis un règlement intérieur. À les entendre, elle devait s’appliquer jusque dans l’hémicycle. C’était sans compter sur une femme qui, ce jeudi-là, a rappelé que la grammaire possède aussi un féminin. Et que celui-ci peut prendre la parole sans demander la permission.

À deux reprises, un député du PJD s’adresse à la Cheffe de gouvernement en lui donnant du Monsieur. Une fois, c’est un lapsus. Deux fois, la distraction commence à ressembler à une ligne politique. Je veux bien accorder le bénéfice de l’habitude : certaines habitudes ont simplement beaucoup de mal à quitter le fauteuil où elles se croyaient nommées à vie.

Fatima Ezzahra El Mansouri corrige fermement. C’est à Madame la Cheffe de gouvernement que son interlocuteur s’adresse ; il faudra s’y habituer. Voilà le programme. Court, intelligible et sans commission préparatoire. Pour une fois, l’adaptation au changement ne réclame ni budget supplémentaire ni consultant international. Un peu de bonne volonté devrait suffire. C’est parfois la ressource la plus difficile à mobiliser.

Mais la grammaire conduit à tout, même à l’éclairage. Parlons donc du lustre. L’objet a ses qualités : il brille, décore, reste suspendu à la place qu’on lui assigne et ne demande jamais à présider le Conseil de gouvernement. On comprend qu’il ait pu séduire certaines imaginations politiques. Une femme qui éclaire la maison sans intervenir dans la conduite du pays : quelle installation commode !

En 2014, Abdelilah Benkirane, alors Chef de gouvernement, avait comparé les mères à des lustres éclairant leur foyer. Douze ans plus tard, l’image revient à la tribune, mais le branchement a changé. El Mansouri refuse le rôle décoratif. Elle rappelle qu’elle est une femme cultivée, capable de réfléchir, et accompagne cette affirmation d’un doigt pointé vers la tête. Elle revendique une pensée, une conscience, des convictions et un combat. Voilà qui complique singulièrement l’aménagement du salon : le lustre supposé raisonne, répond et tient désormais le micro.

La distinction mérite qu’on s’y arrête. Se présenter comme une femme cultivée, c’est affirmer des connaissances, une formation intellectuelle, un rapport au monde. Revendiquer sa capacité de réflexion, c’est rappeler qu’on exerce son jugement. Dans les deux cas, on s’éloigne dangereusement de la décoration intérieure. Certains auraient sans doute préféré une femme bien sage. Ils ont devant eux une femme qui pense et qui le fait savoir.

Elle relève aussi ce singulier partage des ambitions : encourager les études et la réussite professionnelle de ses propres filles, tout en recommandant aux autres Marocaines les vertus du foyer. Pour les premières, les diplômes ; pour les secondes, le chiffon à poussière. L’émancipation est admise, à condition de rester dans la famille. Voilà une conception de l’égalité qui connaît parfaitement son arbre généalogique.

Puis la religion entre dans l’échange. El Mansouri conteste à ses interlocuteurs le pouvoir de distribuer les certificats de bonne croyance. La question mérite d’être posée : depuis quand une carte de parti vaut-elle titre de propriété sur la foi ? On peut défendre des convictions religieuses sans prétendre en tenir le guichet exclusif. Le meilleur service à rendre à la religion serait peut-être de lui épargner la permanence électorale.

La séquence franchit les frontières et trouve notamment un écho dans la presse italienne. Le plus révélateur n’est pourtant pas qu’une femme sache répondre. C’est que cela fasse encore événement. Qu’une responsable politique exige d’être désignée au féminin, et voici la scène promue au rang de leçon internationale. Le patriarcat a de beaux restes : il lui suffit de trébucher sur Madame pour nous rappeler qu’il occupe toujours les lieux.

Que l’on me pardonne de m’être amusé. La Cheffe de gouvernement doit être jaugée sur ses décisions, ses résultats et les promesses qu’elle tient ou laisse prendre la poussière. Dès maintenant, d’ailleurs, sans attendre la fin de son mandat. Le féminin ne dispense d’aucun bilan ; il ne justifie aucune indulgence particulière. Mais il n’a pas davantage à présenter ses papiers chaque fois qu’il entre dans une fonction.

Pour ce jeudi-là, accordons donc un point à la grammaire. Et une petite révision électrique à ceux qui tenaient tant à leurs lustres. Le masculin l’emporte ? C’est ce qu’ils avaient appris. Ils avaient seulement oublié qu’une règle d’accord ne constitue pas un titre de propriété sur le pouvoir.

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