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La pauvreté matérielle n’abolit ni la dignité ni la pensée ; l’indigence de l’esprit menace leur liberté.
La pauvreté matérielle n’abolit ni la dignité ni la pensée ; l’indigence de l’esprit menace leur liberté.Image générée par IA© THE WORDS
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Chronique5 min · THE WORDS

Misère de l’intelligence

Les gens, les petites gens, vivent leur pauvreté comme les riches leur statut. Tout à fait naturellement. Sans grands remous et avec beaucoup de tolérance. Car, finalement, que peut-on contre l'acharnement de la vie face à tant de démunition des êtres, dans l'inégalité devant les ressources et les modes d'existence ! Il s'agit, en définitive, de voir dans quelle mesure la pauvreté, la vraie, peut ne pas être acceptée comme une fatalité indéracinable. Car, il est évident que la richesse crée la différence statutaire entre citoyens.
Par Najib BENSBIA I THE WORDS I 21 octobre 2026

La pauvreté, la vraie pauvreté, afférente aux ressources argentées, est aujourd'hui un fait quotidien patent. Pourtant, cette pauvreté-là peut, dans une certaine limite, être acceptable. En somme, être pauvre est une situation de fait que l'on vit, malgré soi, dans les labyrinthes du manque et dans la soif d'être mieux et vivre autrement. Parce qu'elle tisse un fil d'Ariane entre la volonté de survivre et ce combat éternel contre l'indigence matérielle à laquelle les gens finissent par s'accommoder, à leur corps défendant.

L'autre pauvreté, la plus impardonnable de toutes, est la pauvreté de l'esprit. On peut accepter de vivre sa pauvreté matérielle comme on fait sa petite toilette le matin. Or, côtoyer l'inculture dans ce qu'elle a de plus bête et de plus méchant, l'indigence de l'âme et de l'esprit, c'est là le pire des sévices que l'on peut subir. Quand cela vient de l'État, le malheur est autrement plus terrible, parce qu'il tue... l'intelligence.

Que n'a-t-on eu mal des fois à la tête à force d'idioties répétées à longueur de journées par des phénomènes que l'intelligence humaine a désertés à jamais ? Combien de fois s'est-on interrogé devant cette difficulté à se faire entendre et, donc, à se faire comprendre par son auditoire ? Comme si la communication - en fait la non communicabilité - concernait deux stratosphères aux antipodes l'une de l'autre. Comme si le langage n'utilisait pas les mêmes signes de reconnaissance. Comme si la langue parlée était différente de celle écoutée ! L'étreinte de l'imbécillité est autrement plus blessante, plus insidieuse que la maladie et le manque d'argent. Parce qu'il n'y a point de remède contre ce genre de pathologie, dès le moment où les cervicales sont emplies de tout sauf de ce qui est élémentaire dans la vie : le bon sens et l'assimilation simple, directe et naturelle des messages reçus.

Le Maroc, ce beau pays qui est le nôtre, ingurgite à longueur de secondes l'imbécillité faite sénilité de l'esprit : dans la rue, au café, dans les confins de l'administration, privée et publique par ailleurs... Les signes avant-coureurs de ce fait sont perceptibles mille lieues à la ronde de la perception naturelle des mots, des choses et de la vie en commun. On ergote souvent sur le fait de savoir si le sous-développement est une fatalité ou non. En fait, l'expérience des peuples du Tiers-monde montre bien que le sous-développement est une option stratégique dans l'exercice quotidien du pouvoir local.

Les gouvernants du monde sous-développé savent pertinemment que l'endettement est une tare quand les ressources empruntées sont dilapidées dans l'ostentatoire et le superflu. Ils savent parfaitement bien que le bon gouvernement est celui qui doit rendre compte de sa gestion au peuple via les urnes et autres procédés prévus pour cela. Pourtant, ces gouvernants continuent de fausser les règles du jeu. Les gouvernements du monde sous-développé savent que la seule, la grande richesse naturelle est celle humaine.

À cause de cela, ces gouvernants s'ingénient à terrifier leurs concitoyens, sinon à les tuer, et en tous les cas à faire fuir les compétences et la technicité vers d'autres lieux où la personne humaine a plus de valeur que toute autre chose. Bien sûr, par les temps qui courent, presqu’aucun endroit n’est plus à l’abri de la tentation autoritariste, lorsqu’elle n’est pas simplement totalitarisme qui ne dit pas son nom. Cette pauvreté-là n'est-elle pas plus hideuse, comparée à celle qui fait appel à la vie dans ce qu'elle a de plus terre à terre, la subsistance !

Le divorce est patent quand l’intelligence normale, celle qui distingue le citoyen averti du sens commun, plus ou moins généralisé dans notre pays et ailleurs, est confrontée à la question de la liberté, sous toutes ses formes comme disent les constitutions des pays qui en disposent. Or, il est évident que la question, les questions de la liberté et de la responsabilité restent un appel suspendu à la volonté du pouvoir d’Etat.

Certes, dans le cas du Maroc, le dahir portant Code des libertés publiques de 1958 a posé les termes essentiels de l’exercice quotidien des libertés individuelles et collectives. Mais ce Code, d’ailleurs révisé en régression en 1973 puis revu positivement en 2002, porte en lui-même les ingrédients de l’aliénation juridique de libertés pourtant consacrées dans un texte constitutionnel censé être la référence matricielle de la loi, du pouvoir et de la société.

En entourant l’exercice des libertés publiques par des considérations sécuritaires au travers desquelles est sanctionnée la citoyenneté, c’est toute la culture sociale qui est bouleversée, parce qu’elle en appelle à un regard suspicieux que l’autorité publique pose sur la société. C’est en ce sens qu’il est problématique de poser le débat politique actuel dans les termes du renouveau – ce monde d’après nous dit-on, quand, au préalable, il n’a pas été identifié l’essence même de l’action politique en tant que facteur d’émergence réel, concret et sur le terrain, d’un citoyen libre, responsable et digne. A moins, bien sûr, de considérer que l’action politique doit mener vers la remise en cause des référents, tous les référents constitutionnels, politiques, juridiques et culturels qui fondent l’Etat aujourd’hui en équation dans l’Univers des hommes du monde contemporain.

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