Savoir dire « je ne sais pas »
Pourquoi cette phrase peut-elle nous coûter autant ? D’abord par crainte du regard des autres : admettre une limite, c’est risquer de perdre la face devant ceux qui nous croient compétents. Ensuite parce que bien des échanges rapides favorisent la certitude, qui se partage en une phrase, plutôt que la nuance, qui demande un paragraphe. Certains usages des outils qui nous entourent favorisent la réaction immédiate au détriment du temps de réflexion. Dans un tel climat, celui qui dit « je ne sais pas » peut donner l’impression de se retirer d’une course où il faudrait parler le premier.
La philosophie nous invite depuis longtemps à faire de cet aveu un commencement. Le Socrate que Platon met en scène fait de la conscience de son ignorance le point de départ d’une recherche de sagesse. Il ne s’agit pas de se déprécier, mais de voir lucidement où s’arrête sa connaissance. Ce n’est pas la même chose de n’avoir rien appris et de savoir précisément ce qui reste à apprendre. On peut se tromper faute de reconnaître ses lacunes ; en prendre conscience, c’est avancer avec une carte dont certaines zones blanches deviennent au moins visibles.
Il faut distinguer cette humilité de l’indifférence. Dire « je ne sais pas » ne signifie pas nécessairement « cela m’est égal » ni « personne ne peut savoir ». Cette formule peut être une phrase d’attente, qui appelle une suite : « je ne sais pas encore », « je peux me renseigner », « voyons ensemble ce qui est établi ». Elle peut ouvrir une enquête au lieu de la fermer. Celui qui la prononce n’abdique pas son jugement, il le met en ordre. Il refuse seulement de confondre ce qu’il croit, ce qu’il a lu quelque part et ce qu’il a réellement vérifié.
Plusieurs pratiques professionnelles font une place nécessaire à cette prudence. Un bon médecin sait reconnaître qu’un diagnostic reste incertain et demande un examen de plus. Un chercheur rigoureux explicite les limites de ses résultats et, lorsque sa méthode le permet, quantifie l’incertitude. Un bon juge pèse ce que le dossier ne permet pas de conclure. Dans ces métiers, reconnaître une limite peut renforcer la crédibilité de la parole, à condition de préciser ce qui reste incertain et comment on entend l’examiner. Quand quelqu’un qui admet ne pas savoir affirme enfin quelque chose, on peut l’écouter autrement : son assurance paraît moins relever d’un réflexe.
L’enjeu est aussi collectif. Un espace public où l’on hésite à dire « je ne sais pas » risque de favoriser des certitudes aussi bruyantes que fragiles. On peut alors défendre sa position comme un territoire, et il devient plus difficile de se corriger sans se sentir humilié. Certaines erreurs se prolongent ainsi, faute de pouvoir les reconnaître sans perdre la face. À l’inverse, un espace public où l’on accepte l’incertitude peut laisser davantage de place à la correction, à la curiosité, et même à une certaine douceur dans la manière de se parler.
Un petit essai, peut-être, pour cette semaine. La prochaine fois que l’on vous demandera votre avis sur un sujet que vous ne maîtrisez pas, on pourrait répondre simplement : « je ne sais pas, mais je peux me renseigner ». Il serait intéressant de voir ce que cette réponse change, en soi d’abord, chez l’autre ensuite. Il est possible que la conversation y perde en brillance et y gagne en vérité. Et l’on y découvrira peut-être quelque chose de l’exigence socratique : savoir où l’on ignore, c’est déjà commencer à comprendre.

