Un regard, une signature · Najib Bensbia
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Le MAG du temps qui passe
La vie a rarement besoin de faire du bruit pour être précieuse
Najib Bensbia5 min de lecture
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Chronique5 min · THE WORDS

La vie a rarement besoin de faire du bruit pour être précieuse

Il y a des choses que nous ne voyons plus. Elles sont pourtant là, autour de nous, aussi fidèles que le jour qui revient après la nuit. Nous passons devant elles, nous les entendons, nous les touchons parfois, mais nous avons cessé de leur accorder un regard. Elles sont devenues trop familières pour retenir notre attention.

Words I 5 octobre 2026

Il y a, par exemple, cette lumière du matin qui entre toujours par la même fenêtre et dépose sur le mur une clarté différente selon la saison. Nous la connaissons depuis si longtemps que nous ne la remarquons presque plus. Pourtant, il suffirait de s'arrêter quelques secondes pour constater qu'elle n'est jamais exactement la même. Elle avance doucement sur le sol, glisse sur un meuble, s'attarde sur un rideau, puis disparaît sans avoir demandé à personne de la regarder.

Nous connaissons aussi les bruits qui accompagnent nos journées. Une porte qui se referme dans l'appartement voisin, les pas reconnaissables de la voisine de palier dans l'escalier, le moteur d'une voiture qui démarre chaque matin à la même heure à la minute près, la voix d'un marchand dans la rue, le chant d'un oiseau que nous n'avons jamais pris la peine d'identifier. Nous les entendons sans vraiment les écouter. Constat presqu’amer : si l'un de ces bruits venait soudain à manquer, nous nous en apercevrions aussitôt.

Il en va de même des visages. Il y a des gens que nous croisons depuis des années sans connaître leur prénom. Le boulanger qui nous tend notre pain, le gardien que nous saluons machinalement, cette femme que nous rencontrons régulièrement dans la rue, toujours empruntant le même itinéraire… Ils font partie du décor de nos journées, comme les arbres, les façades ou les bancs d'un jardin. Jusqu'au jour où l'un d'eux n'est plus là. Alors seulement, nous nous demandons où est-il passé.

C'est étrange, cette manière que nous avons de découvrir la valeur des choses au moment où elles cessent de nous appartenir ou qu’ils disparaissent de notre vue. Tant que quelqu'un est là, sa présence nous paraît presque naturelle. Tant qu'un visage habituel est là, nous n'imaginons pas qu'il puisse ne plus se montrer. Tant qu'une voix nous répond, nous ne pensons pas qu'un jour elle puisse se taire. Nous vivons parmi les choses et les gens comme si leur présence est toujours acquise.

Peut-être est-ce simplement la familiarité qui nous joue ce tour. Elle recouvre doucement les êtres et les choses d'une sorte de voile. Ce qui nous aurait émerveillés autrefois devient ordinaire. Une odeur de pain chaud n'est plus qu'une odeur de pain chaud. Une pluie qui frappe les vitres n'est plus qu'une pluie parmi d'autres phénomènes naturels. Un coucher de soleil devient une chose que nous avons déjà vue, nous ne levons même plus la tête pour en voir la couleur éclatante.

Il suffit parfois d'un parfum pour qu'une pièce entière de notre passé remonte à la surface. Une chanson entendue par hasard peut faire revenir un été ou le reflet d’une personne que nous avons aimée et dont nous avions oublié jusqu'à l'existence. Une vieille photographie retrouvée au fond d'un tiroir nous rappelle une maison, une époque que nous croyions rangés définitivement dans notre mémoire passive. Nous découvrons alors que les choses les plus insignifiantes en apparence ont conservé pour et en nous une part de ce que nous étions.

Il y a aussi les petits gestes auxquels personne ne prête attention. Une personne qui tient une porte à quelqu'un qui arrive derrière elle. Une main qui remet doucement une chaise à sa place. Un inconnu qui ramasse un objet tombé au sol et le tend à celui qui l'a perdu. Une vieille dame qui nourrit chaque matin quelques oiseaux au même endroit. Un homme qui arrose soigneusement une plante posée devant sa porte. Rien de tout cela ne fera jamais la une de quoi que ce soit. Ces gestes ne changeront probablement pas le cours d'une vie. Ils ont pourtant quelque chose de profondément humain.

Nous avons peut-être pris l'habitude d'attendre les grands événements pour éprouver quelque chose. Les grandes rencontres, les grandes joies, les grands voyages, les grandes réussites, les grandes douleurs… Comme si l'existence devait nécessairement nous offrir des moments exceptionnels pour mériter notre attention. Mais une vie est rarement faite de grands événements. Elle est surtout composée de petites choses qui reviennent, de gestes répétés, de visages familiers, de silences, de saisons qui passent et de journées dont nous ne retenons rien.

C'est peut-être là que se cache une partie de la beauté de la vie.

Nous ne pouvons évidemment pas nous émerveiller de tout. Ce serait épuisant et probablement impossible. Nous avons besoin de l'habitude pour vivre, de cette faculté qui nous permet de ne pas recommencer chaque matin à découvrir notre maison, notre rue, nos proches et les objets qui nous entourent. L'habitude nous protège aussi de l'excès d'attention. Elle nous permet d'avancer. Mais il serait peut-être bon, de temps en temps, de lui désobéir. Il ne s'agit pas de transformer chaque minute en instant de grâce. Il s'agit simplement de ne pas laisser toute une vie passer devant nos yeux dans la somnolence sous prétexte qu'elle nous est devenue familière.

Car les choses que nous ne remarquons plus ne sont pas nécessairement les moins importantes. Elles sont parfois celles qui nous accompagnent le plus longtemps. Et il arrive qu'une fois disparues, nous comprenions enfin la place qu'elles occupaient. Alors peut-être faudrait-il regarder un peu mieux ce qui est là, aujourd'hui, autour de nous. Pas parce que tout serait extraordinaire. Mais précisément parce que tout ne l'est pas.

Eh oui, la vie a rarement besoin de faire du bruit pour être précieuse !

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