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Najib BENSBIA8 min de lecture
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Culture & Livres8 min · THE WORDS

La culture, un espace de liberté dans un monde de plus en plus fermé

Dans plusieurs pays, la citoyenneté se resserre autour de la nation : on la rend parfois plus difficile à acquérir, on envisage de la retirer plus aisément, et l’on contrôle davantage ceux qui franchissent les frontières. Dans le même temps, ce que la littérature, le cinéma ou les musées font circuler ne s’arrête pas aux frontières.
Par Najib BENSBIA I The Words I 1er novembre 2026

Une analyse de ce que la culture peut offrir comme refuge, des conditions qu’elle exige pour le rester, et de ses propres limites.

Il y a deux manières de dire « nous ». La première est juridique : nous, les citoyens d'un même État, titulaires des mêmes droits et des mêmes devoirs. La seconde est culturelle : nous, qui lisons les mêmes livres, écoutons les mêmes musiques, ou qui acceptons de nous laisser surprendre par les œuvres des autres. La première a des frontières, des papiers et des tribunaux. La seconde n'a que des passeurs. Ce qui se joue aujourd'hui est la tentation de faire de la première la mesure de la seconde, c'est-à-dire de faire de la nation le vecteur cardinal de tout ce qui compte dans l'appartenance.

Le carcan : quand la nation devient la clé de la citoyenneté Le resserrement est visible sur trois plans. Le premier est l'accès. En Italie, une loi de 2025 a limité la transmission de la nationalité par filiation aux personnes dont un parent ou un grand-parent est né dans le pays, avec l'objectif affiché de lier la citoyenneté à un lien effectif avec l'Italie. En Allemagne, le régime accéléré de naturalisation introduit par la réforme de 2024 a été supprimé en octobre 2025, alors même que la double nationalité y est désormais autorisée. Le mouvement n'est donc pas uniforme, mais la tendance générale en Europe est au durcissement des conditions d'accès.

Le deuxième plan est le retrait. Aux États-Unis, une note du département de la Justice de juin 2025 a fait de la dénaturalisation une priorité, et le département a annoncé, le 8 juin 2026, des procédures visant dix-sept personnes, puis, le 5 octobre, quarante autres. Ce sont des actions en justice fondées sur l'idée qu'une naturalisation aurait été obtenue illégalement ou par dissimulation, et rien ne démontre que ces personnes seraient visées pour leurs opinions. En Israël, le Premier ministre a annoncé le 16 septembre, après le prix décerné au documentaire Naza à Venise, deux projets de loi sur la diffamation de l'armée, dont l'un prévoirait un retrait de citoyenneté. Je n'ai pas vu les textes eux-mêmes, et leur statut reste celui d'annonces, mais elles disent quelque chose de la direction que certains voudraient prendre.

Le troisième plan est la circulation. Les artistes en font l'expérience concrète. Selon le Boston Globe, des restrictions de voyage élargies visent aujourd'hui trente-neuf pays aux États-Unis, et des membres des Ballets africains, dont le pays, la Guinée, ne figure sur aucune des listes, n'ont pas pu obtenir leurs visas. D'autres artistes ont annulé des tournées américaines par crainte des formalités, de l'instabilité politique ou du traitement à la frontière. À chaque fois, un État exerce sa souveraineté, ce qui est son droit, mais l'accumulation de ces décisions fabrique un monde où la nationalité détermine aussi qui peut entendre qui.

Il faut dire, pour être juste, que l'argument de la nation ne se réduit pas à la frilosité. Un État démocratique a besoin d'un cadre où les citoyens se reconnaissent, se doivent des comptes et partagent des charges. La solidarité, la fiscalité, la sécurité sociale supposent des frontières juridiques. On peut contester où elles passent, pas qu'elles existent.

Ce que la culture sait faire que le passeport ne sait pas Le contraste est néanmoins frappant. Le 8 octobre, l'Académie suédoise a couronné Anne Carson, une Canadienne dont l'œuvre tient dans un dialogue avec le grec ancien, le latin et la poésie de Sappho. Personne n'a demandé de quelle nationalité était l'Antigone qu'elle traduit : les livres circulent sans visa, et leur frontière est la langue, que la traduction franchit. Quand, un mois plus tôt, le documentaire Naza a reçu vingt-cinq minutes d'ovation à Venise, c'est un public international qui applaudissait, venu à un festival italien pour un film israélien sur Gaza. Quand la tapisserie de Bayeux a traversé la Manche pour être exposée au British Museum, près de mille ans après la bataille qu'elle raconte, la France et le Royaume-Uni n'y ont pas vu un abandon de souveraineté, mais un patrimoine qui appartient à une histoire commune.

La culture a d'ailleurs fourni un jour la première solution à l'absence de nationalité. En 1922, le passeport Nansen est inventé pour les réfugiés russes que la perte de leur citoyenneté laissait sans papiers, et il sera reconnu par plusieurs dizaines d'États. Hannah Arendt a résumé ce que cet épisode enseigne : avant tout autre droit, il faut le « droit d'avoir des droits », c'est-à-dire appartenir à une communauté qui vous reconnaît. La culture, elle, offre une appartenance qui ne dépend pas d'un tampon : Goethe parlait en 1827 de « littérature mondiale », et chaque lecteur qui ouvre un livre étranger en fait la preuve.

Le Maroc fournit un exemple qui nous concerne. Le préambule de la Constitution de 2011 décrit l'unité nationale comme forgée par la convergence de composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, nourrie par des affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. C'est l'idée d'une nation qui se pense elle-même comme un métissage culturel plutôt que comme une essence. Elle montre qu'on peut aimer son pays et refuser de réduire la culture à une identité close.

Mais la culture n'est pas libre par nature Il serait trop confortable de s'en tenir à ce tableau. La culture n'est pas un refuge automatique, parce qu'elle dépend elle aussi de la nation. Ce sont des États qui financent les bibliothèques, les théâtres, les orchestres et les écoles d'art, et il leur arrive de demander des comptes en échange. Ce sont des gouvernements qui font du patrimoine un instrument de rayonnement, ou de contrôle. Et c'est quatre jours après le prix décerné à un film, Naza, qu'ont été annoncés les projets évoqués plus haut : la culture n'est pas à l'abri du carcan, elle peut en être une cible.

Il faut aussi reconnaître que le cadre national peut protéger la culture. La Convention de l'UNESCO de 2005 sur la diversité des expressions culturelles reconnaît aux États le droit d'adopter des politiques pour protéger et promouvoir leurs expressions culturelles, tout en posant la liberté d'expression et d'information comme condition de cette diversité. Au Maroc, l'officialisation de la langue amazighe en 2011, puis du Nouvel An amazigh comme jour férié en 2023, sont des décisions d'État qui ont reconnu une culture longtemps tenue en marge. La nation n'est donc ni l'ennemie ni la gardienne de la culture : elle peut être l'une ou l'autre, selon ce qu'on lui demande.

La distinction qui compte est ailleurs, entre une culture et une identité. Une culture est un ensemble de pratiques, de récits et de formes que l'on transmet, que l'on discute, que l'on transforme. Une identité fermée est une culture dont on a fait un contrôle d'accès. Cela rejoint l'idée de « culture originaire » : elle est inaliénable et ne se transmet que si on la partage, et elle n'appartient pas à ceux qui voudraient la clôturer.

Les conditions d'un espace de liberté À quelles conditions la culture peut-elle rester cet espace de liberté ? Je retiens cinq exigences, qui sont des propositions et non des garanties.

La première est la circulation : des visas qui ne transforment pas chaque tournée en parcours d'obstacles, des échanges d'artistes, de livres et de films qui dépendent moins du bon vouloir d'un consulat. La deuxième est l'indépendance : des institutions culturelles financées de façon plurielle, pour ne pas dépendre d'un seul pouvoir. La troisième est la traduction, qui est la forme la plus concrète de l'hospitalité, car elle permet aux œuvres de franchir la langue sans passeport.

La quatrième est le refus de faire de la citoyenneté une sanction de la parole. C'est la ligne que tracent la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui interdit de priver quelqu'un arbitrairement de sa nationalité, et la Convention de 1961 sur la réduction des cas d'apatridie : la déchéance pour une œuvre, un film ou un témoignage n'est pas une mesure de sûreté, c'est une punition de pensée. La cinquième est le temps : une école qui laisse une place à ce qui ne se note pas, une lecture lente, un silence partagé, parce qu'un espace de liberté se cultive avant de se défendre.

Un droit de cité On peut résumer l'enjeu par une formule : la culture donne un droit de cité que le passeport ne donne pas. Elle n'abolit pas les frontières, et elle n'en a pas la prétention, mais elle rappelle que nos appartenances ne se superposent pas toutes à celle de notre nationalité. Dans un monde qui resserre la citoyenneté autour de la nation, il est utile qu'il reste un lieu, la page, l'écran, la salle, où l'on est accueilli sans présenter de papiers. Ce lieu n'est pas donné. Il dépend de ceux qui le financent, des juges qui protègent la parole, des lecteurs qui continuent de lire des auteurs qu'ils ne connaissent pas. Il dépend aussi de la vigilance de chacun : si l'on veut que la culture reste un espace de liberté, il faut la défendre au moment même où l'on prétend qu'elle ne risque rien.

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