Le mot, son verbe et leurs contraires…
EDITORIAL
L'Amérique discute, les médias commentent, les experts interprètent et le monde s'interroge. Pendant ce temps, le principal intéressé prépare déjà la déclaration suivante. À ce rythme, le débat public ressemble parfois à une interminable conférence de presse dont personne n'a retrouvé le programme. La question n'est plus seulement de savoir ce que dit le président américain, mais ce que ses paroles finissent par faire oublier.
Cette manière d'occuper l'espace politique repose sur un mécanisme assez remarquable. Une affirmation suscite une objection, l'objection appelle une réplique, la réplique provoque une nouvelle controverse et voilà l'attention publique repartie pour un tour. Le fond du problème n'a pas nécessairement avancé, mais la conversation, elle, ne s'est jamais interrompue. Il serait toutefois trop facile de n'y voir qu'une singularité trumpienne. Les médias, les réseaux sociaux et leurs publics participent eux aussi à cette mécanique qui récompense souvent la déclaration spectaculaire davantage que l'explication patiente. Donald Trump n'a pas inventé ce système. Il en exploite certaines possibilités avec une remarquable constance, au point que ses contradicteurs contribuent parfois, malgré eux, à prolonger sa présence au centre du débat.
Le paradoxe est que cette omniprésence peut aussi devenir un piège pour celui qui en bénéficie. Gouverner exige des décisions, des arbitrages, des résultats et, surtout, une confrontation permanente avec des réalités qui ne se laissent pas convaincre par une formule bien tournée. Les marchés ne votent pas une croissance sur commande, les conflits internationaux ne se résolvent pas nécessairement devant les caméras et les institutions conservent leurs procédures, même lorsqu'elles contrarient les impatiences présidentielles. La politique possède cette cruauté discrète : elle finit toujours par demander des comptes à ceux qui prétendent lui dicter son rythme. On peut dominer l'actualité pendant des semaines sans avoir résolu ce qui la nourrit. Et l'histoire, contrairement aux plateaux de télévision, ne distribue pas ses conclusions à la fin de chaque émission.
Il serait donc injuste d'attribuer à Donald Trump tous les travers d'une époque qui confond volontiers visibilité et importance, rapidité et efficacité, affirmation et démonstration. Il en constitue néanmoins une illustration particulièrement saisissante. Son rapport à la parole publique invite à s'interroger sur notre propre rapport à l'information : pourquoi accordons-nous tant d'attention à ce qui fait du bruit et parfois si peu à ce qui produit des effets durables ? Peut-être parce que le spectacle politique nous dispense momentanément de l'effort de comprendre. Donald Trump continuera de parler, ses adversaires de répondre et les commentateurs de commenter les réponses. Mais une démocratie ne se mesure pas au nombre de déclarations qu'elle produit. Elle se juge aussi à sa capacité de distinguer ce qui se dit de ce qui se fait. Et sur ce terrain, le dernier mot n'appartient pas toujours à celui qui parle le plus.
