Quelle époque ? Anatomie d'une idéologie qui rend le monde irrespirable
Comment en est-on arrivé à faire de l'enfermement un projet politique ?
L'histoire nous avait promis l'ouverture. La chute du mur de Berlin devait être la matrice de notre modernité, l'internet devait abolir les distances, la mondialisation devait faire circuler les biens, les idées et les corps. Or, ce que l'on observe en cette fin d'octobre 2026 est l'exact inverse, un mouvement de reflux massif, systématique, théorisé. Le 27 octobre, la Commission européenne propose de porter Frontex à 30 000 agents opérationnels à l'horizon 2041. Ce n'est plus une agence de gestion des frontières, c'est une armée continentale en devenir, avec son budget, sa doctrine et son industrie. Le même jour, une commission parlementaire turque valide un accord de défense liant Ankara, Islamabad et Riyad, un axe qui ne dit pas son nom mais qui dessine une nouvelle géographie de la méfiance mutuelle. Partout, la même pulsion : consolider, fortifier, sanctuariser. L'État ne gouverne plus, il se bunkerise.
Cette bunkerisation n'est pas seulement matérielle, elle est d'abord idéologique. Elle repose sur un renversement sémantique redoutable : la souveraineté, qui était un principe d'autonomie et de responsabilité dans le concert des nations, est devenue un principe de soustraction. Être souverain, aujourd'hui, ce n'est plus peser sur le monde, c'est s'en extraire. On l'a vu dans la doctrine énergétique de ces dernières semaines, où l'énergie est redevenue une arme de chantage assumée, frappant les centrales ukrainiennes pour faire plier une population, ou dans la gestion du conflit israélo-iranien par la pression économique permanente. L'appareil d'État se raconte une fable : celle d'un dehors hostile, contaminé, ingérable, dont il faudrait se préserver par tous les moyens. C'est l'idéologie de l'enfermement, qui transforme chaque ministère de l'Intérieur en ministère de la Peur et chaque ministère de l'Innovation, comme ce nouveau ministère de l'Intelligence Artificielle créé au Maroc le 16 octobre, en tentation potentielle de souveraineté défensive et de contrôle numérique.
Ce qui rend cette idéologie si efficace, c'est qu'elle trouve son double parfait dans l'individualisme contemporain. L'État qui se replie a besoin d'un individu qui se replie. Depuis vingt ans, on a demandé à chacun de devenir sa propre entreprise, sa propre assurance, sa propre forteresse. Il faut se protéger, se prémunir, s'immuniser contre l'autre, devenu concurrent, risque, menace sanitaire, idéologique ou sécuritaire. Les plateformes numériques ont industrialisé ce repli en nous enfermant dans des bulles algorithmiques quasi-hermétiques où l'on ne croise plus que des gens qui pensent comme nous, qui consomment comme nous, qui ont peur comme nous. L'individualisme n'est plus l'émancipation de l'individu, c'est son isolement méthodique. Et un individu isolé appelle naturellement un État qui verrouille.
C'est dans cette tenaille que le citoyen se retrouve aujourd'hui piégé. Piégé au sens propre. Piégé parce que la frontière physique est redevenue infranchissable pour le plus grand nombre: les visas sont un parcours du combattant, les routes migratoires sont militarisées, la mer Méditerranée est devenue le cimetière le plus surveillé au monde. Piégé parce que la frontière sociale est tout aussi hermétique : la mobilité sociale s'est effondrée, le logement est devenu un mur financier, l'emploi stable un enclos réservé. Piégé, enfin, parce que la frontière intérieure s'est refermée : l'espace public pour débattre, contester, imaginer autre chose, se réduit. On demande au citoyen d'être agile, résilient, adaptable, mais on lui retire tous les dehors où cette agilité pourrait s'exercer. Il est sommé de respirer, mais dans une boîte.
Le paradoxe est que cet enfermement est vendu comme une promesse de sécurité, alors qu'il produit exactement l'inverse, une insécurité permanente. Un pays qui met 30 000 gardes à ses frontières ne se sent jamais assez protégé, il lui en faut toujours plus, des drones, des capteurs, des murs plus hauts. Un individu qui se barricade dans sa bulle ne se sent jamais assez à l'abri, il lui faut toujours plus de filtres, de bloqueurs, de détox. C'est une économie psychique de l'angoisse qui s'auto-alimente. L'anthropologue pourrait y voir une régression : nous avons cessé de penser la sécurité comme un bien commun qui se construit par la relation, la négociation et le droit, pour la penser comme un stock privé qui se défend par la soustraction et l'exclusion. C'est une vision pauvre, mais terriblement rentable politiquement.
Car c'est bien d'une rente politique qu'il s'agit. L'idéologie de l'enfermement permet de gouverner sans gouverner. Il suffit de désigner un dehors menaçant pour faire oublier un dedans qui s'effondre. Le pouvoir d'achat qui stagne, les services publics qui craquent, l'école qui ne promet plus d'ascenseur, tout cela devient secondaire face à l'urgence de la protection. Le nouveau gouvernement marocain formé le 16 octobre, dirigé pour la première fois par une femme, Fatima Ezzahra El Mansouri, en est un laboratoire à ciel ouvert. Il arrive avec une coalition de quatre partis et treize ministres reconduits, dont les portefeuilles de souveraineté, et il promet de transformer les promesses en pouvoir d'achat concret, en emploi, en santé. La question qui lui est posée n'est pas technique, elle est philosophique : va-t-il oser rouvrir, ou va-t-il gérer l'enfermement existant avec de nouveaux visages ? C'est toute la différence entre administrer des frontières et ouvrir un horizon.
Ouvrir un horizon, justement, suppose de déconstruire le lexique même de l'enfermement. Nous avons accepté sans mot dire que les mots de notre époque soient ceux de la clôture : bulle, cluster, communauté, écosystème fermé, zone sécurisée, contenu exclusif. Il faut réapprendre à parler avec des mots de passage : seuil, pont, traduction, hospitalité, droit de cité. L'histoire des civilisations qui ont compté, et la civilisation marocaine en est un exemple millénaire, n'est pas une histoire de murs bien gardés, c'est une histoire de ports, de caravansérails, de médersas où l'on venait de partout pour apprendre. Tanger, Fès, Essaouira n'ont jamais été des forteresses, elles ont été des seuils. C'est cette mémoire qu'il faut réactiver contre l'amnésie sécuritaire du présent.
Concrètement, rouvrir ne signifie pas abolir les frontières, ce slogan naïf qui nourrit en retour la peur. Rouvrir signifie les désacraliser. Une frontière n'est pas une vérité naturelle, c'est une convention juridique et humaine qui doit rester respirable. Cela passe par trois chantiers indissociables. D'abord, repolitiser la question migratoire non comme une invasion à contenir, mais comme une mobilité humaine à organiser avec du droit, des voies légales et des responsabilités partagées. Ensuite, démanteler les bulles numériques en imposant une transparence algorithmique et en refaisant de l'espace public numérique un espace de friction démocratique, pas de confort idéologique. Enfin, et c'est le plus difficile, refonder une promesse sociale interne pour que le dedans ne fasse plus si peur que l'on ait besoin de haïr le dehors.
En définitive, ce que nous vivons n'est pas une crise de l'ouverture, c'est une crise de l'imaginaire. Nous avons laissé l'imaginaire de l'enfermement occuper tout l'espace parce que nous avons cessé de raconter ce que l'ouverture produit de beau et de solide. Une société ouverte n'est pas une société naïve, sans règles ni protections. C'est une société qui a confiance en sa capacité à transformer l'autre en voisin, le voisin en citoyen, le citoyen en co-auteur de la cité. C'est exactement le contraire de l'individualisme recroquevillé. Face à tant d'appareils qui ne rêvent que de verrous, la tâche la plus radicale, la plus urgente, est de redevenir des ouvriers de passages. C'est un métier, une éthique, un projet politique. Et c'est, peut-être, la seule manière de ne pas étouffer.
