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L'Europe à l'épreuve de sa jeunesse

La jeunesse européenne que l'on disait désengagée, repliée sur elle-même, prisonnière de ses écrans et indifférente à la chose publique, investit les rues, occupe les universités, mobilise les lycées et entraîne dans son sillage des catégories sociales que l'on croyait résignées.
Par Najib BENSBIA I The Words I 31 octobre 2026 16 H 00 - Mis à jour le 31 octobre 2026 à 23 h 19 (heure de Paris) Article élaboré avec la contribution documentaire d’une IA

De Belgrade à Paris, la contestation déborde ses foyers initiaux pour interroger les fondements mêmes de l'autorité politique. Ce n'est plus seulement telle réforme, telle décision ou tel gouvernement qui est mis en cause. C'est une certaine manière de gouverner, de décider et de considérer le citoyen comme le destinataire passif de choix élaborés ailleurs.

L'Europe vieillissante découvre ainsi une jeunesse qui refuse d'attendre son tour. Non qu'elle ait soudainement inventé la contestation, mais parce qu'elle reprend conscience d'une capacité collective à agir, à peser sur les événements et, parfois, à modifier le cours de l'histoire. Les générations des années 1960 en avaient puissamment démontré la portée, en Europe comme aux États-Unis. Les générations présentes en réactivent l'héritage dans un environnement profondément transformé, marqué par la précarisation sociale, l'affaiblissement de la confiance institutionnelle, la fragmentation des appartenances et l'incertitude croissante des perspectives d'avenir.

Cette offensive de la jeunesse met à l'épreuve une conviction longtemps entretenue dans les cercles du pouvoir : celle d'une stabilité politique que les mécontentements populaires ne pourraient véritablement remettre en cause. Mais la résignation n'a jamais constitué un consentement, pas davantage que le silence des citoyens n'a valeur d'approbation. Et lorsque ceux qui paraissaient s'accommoder de leur impuissance découvrent, ou redécouvrent, leur capacité d'intervention collective, ce sont les certitudes du pouvoir qui commencent à vaciller.

La fin d'une passivité présumée ou quand la rue ébranle les certitudes du pouvoir Les démocraties européennes n'ont évidemment jamais cessé de connaître des conflits sociaux. Grèves, manifestations, mouvements syndicaux, mobilisations écologistes et contestations des réformes publiques ont régulièrement ponctué leur histoire récente. La nouveauté n'est donc pas le retour d'une protestation qui aurait entièrement disparu. Elle réside dans la place qu'occupe désormais une partie de la jeunesse dans la formation, l'organisation et l'élargissement de certains mouvements contestataires.

Cette évolution est d'autant plus significative qu'elle intervient dans des sociétés où la participation politique a longtemps été pensée à travers des mécanismes institutionnels relativement stabilisés. Les partis élaborent les programmes, les élections départagent les prétendants au pouvoir, les gouvernements décident et les organisations intermédiaires négocient. La contestation intervient alors comme un correctif, rarement comme une remise en question de l'ensemble du dispositif.

Or, lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations ne trouvent plus de traduction satisfaisante dans les décisions publiques, ces mécanismes peuvent perdre une partie de leur efficacité représentative. Le problème n'est plus simplement de savoir qui gouverne, mais de déterminer à quelles attentes le pouvoir répond, au nom de quels intérêts il agit et dans quelle mesure les populations peuvent réellement infléchir ses choix. La jeunesse se trouve particulièrement exposée à cette contradiction. Elle entre dans la vie sociale au moment même où se réduisent, pour beaucoup, les garanties qui accompagnaient autrefois l'accès à l'autonomie : stabilité professionnelle, logement abordable, mobilité sociale, protection collective et possibilité de se projeter dans un avenir relativement prévisible. On lui demande de se préparer à un monde dont les conditions d'accès deviennent toujours plus exigeantes, sans lui reconnaître nécessairement une influence proportionnelle sur les décisions qui en déterminent l'organisation.

La contestation prend alors une signification qui dépasse les revendications immédiates. Elle devient une manière de réinvestir l'espace politique, de rendre visibles des expériences sociales dispersées et de rappeler que la représentation institutionnelle n'épuise pas les formes de participation démocratique.

La Serbie : de la colère étudiante à la rupture politique Ce pays offre une illustration particulièrement saisissante de cette transformation. Le 1er novembre 2024, l'effondrement d'un auvent de la gare de Novi Sad provoque une catastrophe humaine qui fera seize morts. L'événement devient le point de départ d'une mobilisation étudiante contre les négligences présumées, l'opacité administrative et la corruption. Ce qui pouvait initialement apparaître comme une exigence de vérité et de responsabilité s'élargit progressivement à une contestation du fonctionnement des institutions et des pratiques du pouvoir.

Les étudiants occupent les universités, organisent des manifestations et développent des formes de mobilisation qui permettent au mouvement de s'étendre bien au-delà du monde universitaire. Enseignants, agriculteurs, travailleurs et autres catégories sociales rejoignent la contestation. Une revendication née d'un drame particulier devient ainsi le point de rencontre de mécontentements accumulés.

Ce passage du particulier au général est essentiel. La catastrophe ne crée pas, à elle seule, l'ensemble des griefs exprimés. Elle agit comme un révélateur et un catalyseur. Derrière la demande de responsabilités apparaît une interrogation plus vaste : comment des institutions censées protéger les citoyens peuvent-elles continuer à réclamer leur confiance lorsque leur fonctionnement est perçu comme opaque, insuffisamment contrôlé ou soumis à des intérêts particuliers ?

L'épreuve de force débouche sur les élections législatives anticipées du 25 octobre 2026. La liste soutenue par le mouvement étudiant remporte la majorité des suffrages, mettant fin à quatorze années de domination gouvernementale du Parti progressiste serbe. Aleksandar Vučić reconnaît la défaite de son camp. L'événement est remarquable moins par le seul changement de majorité que par le chemin emprunté pour y parvenir. Une mobilisation issue de la société civile, initialement extérieure aux structures partisanes traditionnelles, parvient à construire une coalition sociale puis à traduire sa force contestataire dans les institutions représentatives.

La rue n'a pas remplacé les urnes. Elle a contribué à modifier les conditions politiques dans lesquelles celles-ci s'expriment. Cette distinction est fondamentale. La mobilisation populaire ne devient pas automatiquement une légitimité de gouvernement. Elle peut cependant remettre en mouvement des mécanismes représentatifs que la domination prolongée d'un appareil politique avait rendus moins ouverts à l'alternance.

La Serbie illustre également les difficultés qui accompagnent une telle réussite. Rassembler des citoyens autour du refus de la corruption et de l'exigence de responsabilité ne signifie pas avoir résolu les divergences relatives aux politiques économiques, aux orientations internationales ou aux choix institutionnels. La coalition protestataire devra désormais affronter les contradictions ordinaires de l'exercice du pouvoir. La victoire électorale clôt une phase de la contestation. Elle ouvre une autre épreuve : celle de la capacité à transformer une aspiration collective en pratiques gouvernementales conformes aux engagements qui l'ont portée.

La France : une jeunesse qui refuse la place qu'on lui assigne Ce pays présente une configuration différente, mais tout aussi instructive. À partir de septembre 2026, en effet, des protestations lycéennes liées aux conditions d'enseignement prennent une ampleur nationale. Manque de professeurs, surcharge des classes, dégradation des bâtiments, difficultés d'orientation et inquiétudes concernant l'avenir constituent les premières revendications. En quelques jours, le mouvement déborde les établissements où il a commencé, gagne de nombreuses villes et rencontre le soutien d'enseignants, de syndicats, de parents et d'autres citoyens.

Le 6 octobre, les manifestations rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes selon les décomptes des organisateurs et des autorités, dont les estimations divergent. La mobilisation se prolonge ensuite et ses revendications s'étendent aux conditions de vie, aux inégalités et au rapport des jeunes avec les institutions. La portée politique de cette séquence ne se mesure pas seulement à la fréquentation des manifestations. Elle tient également à la manière dont une revendication scolaire se transforme en interrogation sociale. Lorsque des lycéens dénoncent l'absence de professeurs, ils mettent en cause un dysfonctionnement immédiat. Mais lorsqu'ils relient cette situation à leurs perspectives d'avenir, ils interrogent les choix budgétaires, les priorités publiques et les conditions dans lesquelles la société prépare les générations appelées à lui succéder.

La question éducative devient ainsi une question de justice sociale et de responsabilité politique. Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la circulation des appels, la coordination des blocages et la diffusion des images. Ils accélèrent la mobilisation sans pour autant en expliquer les causes profondes. Un réseau social peut faciliter le rassemblement, il ne crée pas, par sa seule existence, les difficultés matérielles, les frustrations et les attentes qui lui donnent son contenu.

La réponse des autorités soulève parallèlement une question institutionnelle délicate. Les manifestations ont connu des affrontements, des dégradations et des épisodes de violence qui appellent des réponses proportionnées et individualisées. La nécessité de préserver l'ordre public ne dispense pas les pouvoirs publics de garantir l'exercice des libertés collectives. L'usage de la force, les interpellations et les restrictions administratives doivent pouvoir être appréciés à l'aune de la légalité, de la nécessité et de la proportionnalité.

C'est ici que la distinction entre légalité et légitimité prend toute sa portée. Un gouvernement légalement constitué conserve ses compétences et ses responsabilités, y compris lorsqu'il fait face à une contestation massive. Mais cette légalité ne lui garantit pas une adhésion sociale permanente. La légitimité électorale fonde l'exercice du pouvoir, elle ne dispense pas celui-ci de répondre politiquement aux attentes, aux critiques et aux transformations de la société.

La France possède une tradition historique de mobilisation collective qui rend cette tension particulièrement visible. La rue n'y constitue pas une institution concurrente du suffrage universel. Elle demeure néanmoins un espace où s'expriment des demandes que les circuits ordinaires de représentation ne parviennent pas toujours à accueillir.

En France, la mobilisation de la jeunesse semble désormais dépasser le cadre des revendications scolaires et universitaires pour rejoindre une contestation sociale plus large. De Paris à Lille, en passant par plusieurs villes de province, les manifestations de ce samedi 31 octobre témoignent de la persistance d'un mouvement que les premières tensions n'ont pas suffi à interrompre. La vie chère, les conditions d'études, l'incertitude des perspectives professionnelles et le sentiment de ne pas être entendu nourrissent une contestation qui interroge directement la capacité des institutions à répondre aux attentes des nouvelles générations. Si la mobilisation connaît des fluctuations et si des incidents ont émaillé certaines fins de cortège, l'essentiel est ailleurs : une jeunesse qui refuse de laisser son avenir se décider sans elle et qui cherche, dans l'action collective, les moyens de peser sur les choix politiques et sociaux, rejointe par des citoyens de tous horizons qui refusent de se laisser enfermer dans un discours alarmiste, résolument tourné vers un passé où la matraque semblait - et semble toujours - tenir lieu de mode de gouvernance.

Des années 1960 à aujourd'hui : la mémoire d'une puissance collective Pour comprendre la portée de ces mobilisations, il faut les inscrire dans une histoire plus longue. Les années 1960 ont constitué, en Europe et aux États-Unis, une séquence majeure de contestation de l'autorité établie. Le mouvement des droits civiques, les protestations contre la guerre du Vietnam, les mobilisations étudiantes en Allemagne et en Italie, les événements de Mai 68 en France ont révélé la capacité de la jeunesse à intervenir dans les grands conflits de son époque.

Ces mouvements ne poursuivaient pas des objectifs identiques. Leurs contextes nationaux, leurs compositions sociales et leurs horizons politiques différaient. Ils partageaient néanmoins une dimension essentielle : le refus de considérer l'ordre existant comme une réalité intangible, échappant à la volonté collective.

Mai 68 en fournit une expression particulièrement forte. Né dans les milieux étudiants, le mouvement s'étend à une grève générale d'une ampleur exceptionnelle et bouleverse les rapports entre autorités politiques, organisations sociales et citoyens. Ses conséquences institutionnelles, sociales et culturelles ne peuvent être ramenées à une seule interprétation. Mais il démontre qu'une contestation initialement circonscrite peut entraîner une remise en question beaucoup plus large des rapports d'autorité. L'héritage de cette période ne réside donc pas uniquement dans les revendications formulées ou dans les transformations effectivement obtenues. Il tient aussi à une expérience historique : celle d'une société qui découvre que les rapports de pouvoir, les hiérarchies et les normes peuvent être contestés collectivement.

Les mobilisations contemporaines réactivent cette tradition dans des conditions nouvelles. L'université n'occupe plus exactement la même place sociale. Le travail s'est transformé, les organisations syndicales ont évolué, les communications numériques ont modifié les modes de coordination et les préoccupations environnementales se sont imposées parmi les enjeux collectifs. Mais le principe demeure : l'action collective peut faire sortir des préoccupations individuelles de leur isolement, les convertir en revendications publiques et modifier les rapports de force. C'est pourquoi il serait réducteur de voir dans la jeunesse actuelle une génération découvrant soudainement les vertus de la protestation. Elle reprend conscience d'une capacité collective à agir, dont les grandes mobilisations du siècle précédent ont laissé une empreinte durable dans l'histoire politique et sociale.

Le délitement de la confiance politique : au cœur de la rupture L'offensive contestataire actuelle ne saurait être comprise sans examiner les transformations sociales qui la nourrissent. La précarisation d'une partie de la jeunesse européenne ne se résume pas à l'insuffisance des revenus. Elle concerne aussi la difficulté de construire un parcours stable, l'incertitude professionnelle, l'accès au logement, les inégalités territoriales et le sentiment que les efforts consentis ne garantissent plus une amélioration des conditions d'existence.

Cette expérience peut produire un décalage profond entre les promesses collectives et les réalités vécues. L'éducation demeure présentée comme un instrument d'ascension sociale, mais ses résultats sont inégalement distribués. Le travail reste valorisé comme fondement de l'autonomie, alors même que certains parcours professionnels multiplient les périodes d'instabilité. La participation démocratique est encouragée, tandis que les citoyens peuvent avoir le sentiment que les décisions essentielles leur échappent.

La crise de confiance politique se développe dans cet écart. Il serait toutefois insuffisant de l'interpréter comme une simple crise de communication entre gouvernants et gouvernés. Les difficultés ne tiennent pas seulement à l'incapacité des responsables publics d'expliquer leurs décisions. Elles peuvent résulter du contenu même de ces décisions, de leur distribution sociale et des mécanismes institutionnels qui président à leur élaboration. Lorsqu'une partie de la population considère que ses conditions de vie se dégradent durablement sans que les alternances politiques modifient sensiblement cette trajectoire, la défiance cesse d'être strictement conjoncturelle. Elle peut atteindre la crédibilité des mécanismes représentatifs eux-mêmes. La question devient alors celle de la capacité du système politique à produire des réponses collectivement reconnues comme justes, efficaces et conformes aux engagements démocratiques.

Cette crise ne signifie pas nécessairement un rejet de la démocratie. Elle peut au contraire traduire une demande plus exigeante de démocratie, de responsabilité et de participation. Mais elle peut également favoriser des orientations politiques qui proposent de réduire les médiations institutionnelles au nom de l'efficacité, de l'autorité ou d'une volonté populaire supposée homogène. C'est à cette intersection entre précarisation sociale, perte de confiance et recherche de solutions politiques que se situent plusieurs des contradictions de la jeunesse européenne contemporaine.

Pourquoi une partie de la jeunesse se tourne-t-elle vers l'extrême droite ? La progression des formations d'extrême droite parmi certaines catégories de jeunes électeurs soulève une interrogation que l'analyse ne peut éluder. S'agit-il d'une adhésion idéologique durable ou d'une réponse conjoncturelle à la dégradation des conditions sociales et à la perte de confiance dans les partis traditionnels ? La distinction est déterminante, mais les deux motivations ne s'excluent pas nécessairement.

Pour certains électeurs, le soutien à une formation radicale peut constituer une manière de sanctionner des gouvernements jugés incapables de répondre aux difficultés quotidiennes. Pour d'autres, il correspond à une adhésion plus construite à des propositions relatives à la souveraineté, à l'immigration, à l'identité nationale ou à l'autorité de l'État. Dans d'autres situations encore, protestation sociale et convictions idéologiques se renforcent mutuellement.

Ces orientations ne peuvent être comprises indépendamment des appartenances et des statuts sociaux. La situation familiale, les conditions matérielles d'existence, les trajectoires scolaires, les expériences professionnelles, l'environnement culturel et les formes de sociabilité participent à la formation du jugement politique. Les ressources éducatives et les espaces de discussion disponibles peuvent favoriser la confrontation des arguments, la mise en perspective historique et l'appréciation des conséquences d'un choix collectif. Mais aucun de ces facteurs ne détermine mécaniquement une orientation électorale. La précarité ne produit pas nécessairement le nationalisme, pas davantage qu'une situation sociale favorisée ne garantit l'attachement aux libertés démocratiques.

La question centrale est celle des médiations politiques et culturelles qui transforment une expérience sociale en représentation du monde. Un jeune confronté à l'insécurité économique peut interpréter ses difficultés à travers les inégalités de revenus, les choix budgétaires ou les transformations du travail. Un autre peut privilégier les explications fondées sur l'immigration, la concurrence entre groupes sociaux ou la perte supposée d'une identité nationale. Ces interprétations ne découlent pas directement de la situation matérielle : elles sont aussi construites, diffusées et entretenues dans les espaces de socialisation politique.

L'extrême droite intervient précisément dans cette compétition des interprétations, en proposant des récits qui articulent les difficultés individuelles à des responsabilités collectives désignées. Leur efficacité politique doit être étudiée, tout comme les réponses concurrentes apportées par d'autres courants.

Il faut également distinguer l'attachement à la nation, qui peut s'inscrire dans des conceptions démocratiques diverses, des doctrines qui subordonnent les droits des personnes à leur origine, à leur appartenance ou à leur conformité à une identité collective imposée. Le passage d'un vote de mécontentement à une adhésion durable à des conceptions autoritaires constitue alors un enjeu essentiel. Ce passage n'est ni automatique ni irréversible. Il dépend des expériences politiques ultérieures, des pratiques des organisations concernées et de la capacité des institutions à répondre aux causes de la désaffiliation.

La jeunesse n'est donc ni uniformément progressiste ni naturellement attirée par l'autoritarisme. Elle traverse des contradictions qui sont aussi celles des sociétés dans lesquelles elle grandit.

L'Europe face aux recompositions autoritaires du monde Les mouvements européens se développent dans un environnement international où les débats sur la souveraineté, les libertés publiques, les frontières de l'autorité et les contre-pouvoirs occupent une place croissante.

Les expériences politiques de Donald Trump aux États-Unis, de Jair Bolsonaro au Brésil et de Benyamin Netanyahou en Israël présentent des histoires, des cadres constitutionnels et des enjeux nationaux différents. Leur rapprochement ne peut donc reposer sur une assimilation générale. Il permet néanmoins d'interroger, à partir de leurs décisions, de leurs discours et des controverses qu'ils suscitent, certaines tensions contemporaines entre exercice du pouvoir, polarisation politique et garanties institutionnelles.

Les débats autour de l'indépendance judiciaire, de la liberté de la presse, des droits des minorités, de l'immigration ou de la place des oppositions montrent que la démocratie ne peut être réduite à la seule désignation électorale des gouvernants. Une majorité issue des urnes possède une légitimité pour gouverner dans le cadre constitutionnel. Elle ne reçoit pas pour autant un pouvoir illimité sur les libertés publiques, les droits fondamentaux ou les mécanismes destinés à contrôler son action.

La distinction est capitale pour comprendre les orientations contradictoires de la contestation contemporaine. Certains mouvements réclament un approfondissement de la participation démocratique et une plus grande responsabilité des gouvernants. D'autres privilégient une concentration de l'autorité présentée comme le moyen de surmonter les blocages institutionnels. La critique de l'ordre établi ne suffit donc pas à définir un projet politique. Encore faut-il examiner les institutions que l'on entend construire, les libertés que l'on souhaite garantir et les rapports sociaux que l'on propose d'organiser. Cet examen concerne autant les gouvernants que les forces qui prétendent leur succéder.

Quand la jeunesse oblige le pouvoir à regarder autrement la société Ce que les mouvements actuels mettent finalement en lumière, c'est la fragilité d'une conception de la stabilité politique qui reposerait davantage sur la continuité des institutions que sur leur capacité à entretenir un lien vivant avec la société. Les gouvernements peuvent disposer de majorités parlementaires, les administrations continuer à fonctionner et les procédures constitutionnelles être régulièrement observées, tandis qu'une partie croissante des citoyens éprouve le sentiment de ne plus participer véritablement aux choix qui organisent son existence.

Il devrait être admis que la légalité du pouvoir et sa légitimité sociale ne se confondent pas. Elles ne s'opposent pas nécessairement non plus. Dans une démocratie représentative, elles devraient se renforcer mutuellement : la première garantit les conditions institutionnelles de l'action publique, la seconde contribue à son acceptation et à sa continuité. Lorsque ce rapport se dégrade, la contestation peut devenir un instrument de réouverture du débat politique.

La Serbie a montré qu'une mobilisation étudiante peut entraîner une recomposition électorale majeure. La France révèle, dans un autre contexte, la capacité de revendications scolaires à rencontrer des préoccupations sociales plus larges. Ces deux expériences ne suivent pas le même chemin et ne produisent pas les mêmes résultats. Elles illustrent néanmoins la possibilité pour la jeunesse de déplacer les frontières de ce qui semblait politiquement acquis.

Reste une difficulté essentielle : l'énergie contestataire ne dispense pas de la construction d'alternatives. Renverser une majorité, obtenir le retrait d'une décision ou contraindre un gouvernement à négocier ne résout pas, par lui-même, les problèmes structurels qui ont nourri la mobilisation. C'est pourquoi l'avenir de ces mouvements dépendra aussi de leur capacité à inscrire leurs revendications dans des transformations durables des politiques publiques, des rapports sociaux et des pratiques institutionnelles. Mais leur portée immédiate ne saurait être sous-estimée.

En se mobilisant, une partie de la jeunesse européenne rappelle que les sociétés ne sont jamais définitivement enfermées dans les équilibres que leurs dirigeants considèrent comme permanents. Les appareils politiques peuvent s'installer dans leurs routines, les discours gouvernementaux se répéter et les mécanismes de décision paraître immuables. Rien de cela ne garantit que les populations continueront à accepter les mêmes réponses aux mêmes difficultés.

L'Europe ne vieillit pas seulement par sa démographie. Elle risque de vieillir politiquement lorsque ses institutions perdent la capacité de se renouveler au contact des aspirations sociales. La jeunesse qui manifeste aujourd'hui ne porte pas une réponse unique à cette difficulté. Elle est traversée de divergences, d'incertitudes et de projets parfois opposés. Mais elle réintroduit dans le débat public une réalité que les habitudes du pouvoir peuvent conduire à oublier : aucune organisation politique ne peut durablement considérer la société comme une matière inerte.

La jeunesse européenne ne découvre pas le pouvoir d'agir ensemble. Elle en reprend conscience. Et, ce faisant, elle rappelle à ceux qui gouvernent que la permanence des institutions ne signifie jamais l'immobilité de l'histoire.

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