Un regard, une signature · Najib Bensbia
The Words

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Le MAG du temps qui passe
Najib BENSBIA9 min de lecture
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Analyse9 min · THE WORDS

Quand plus personne ne tient son ancrage...

Il y a des matins gris et tempérés, comme aujourd'hui, où l'on comprend mieux que les grandes idées ne tombent pas du ciel, mais s'usent dans les gestes les plus ordinaires, dans la manière de payer un loyer, de répondre à un message de travail le dimanche, de se présenter à quelqu'un qu'on vient de rencontrer.
Par Najib BENSBIA | The Words | 2 novembre 2026 I mis à jour le 3 novembre à 9H11mn

La stabilité n'a pas toujours été cette conquête individuelle qu'il faut aujourd'hui recommencer chaque jour. Pendant longtemps, elle a constitué, pour une partie de la société, le socle silencieux sur lequel le reste de l'existence peut s'appuyer. Un toit dont on connaît le propriétaire, un métier dont les contours sont relativement définis, un quartier où l'on sait qui appeler en cas de besoin composent alors un environnement suffisamment prévisible pour permettre à chacun de se projeter. Cette stabilité n'est pourtant ni universelle ni également partagée, elle dépend des conditions sociales, des générations et des parcours individuels, et peut même se révéler étouffante pour ceux qui en subissent les contraintes. Mais elle offre à ceux qui en bénéficient quelque chose qui devient aujourd'hui plus difficile à préserver, la possibilité de savoir d'où l'on part et sur quoi et qui l'on peut compter.

Ce socle se déplace désormais sous nos pieds, sans qu'aucune décision collective identifiable n'en ait véritablement organisé le mouvement. Et c'est précisément ce qui rend notre époque si particulière. Il ne s'agit plus seulement d'une crise qui en chasse une autre, mais d'une transformation simultanée des surfaces sur lesquelles repose l'existence - le logement, le travail, les liens, le temps - qui deviennent mouvantes au point d'obliger chacun à se faire son propre assureur, son propre promoteur, son propre récit. On ne vit plus simplement à l'intérieur d'un cadre, on consacre une part croissante de son énergie à le maintenir à bout de bras. Cette nécessité permanente explique une fatigue qui ne vient pas seulement de l'excès de travail, mais de l'impossibilité de cesser, ne serait-ce qu'un instant, de prouver que l'on tient encore.

Le temps : on vit en flux, et non plus en chapitres Les parcours de vie ne suivent plus nécessairement cette succession de chapitres relativement prévisibles qui organisait autrefois l'existence de beaucoup de monde. Les études, l'entrée dans le travail, la fondation d'une famille et les étapes de la vie professionnelle s'inscrivaient dans une continuité certes rigide, parfois contraignante et loin d'être accessible à tous, mais permettait à ceux qui s'y reconnaissaient de situer leur présent par rapport à leur avenir. Aujourd'hui, cette succession perd de sa lisibilité, les étapes se chevauchent, les transitions se multiplient et les trajectoires se recomposent sans cesse. Il faut apprendre un nouveau métier à quarante ans, repenser son couple à trente, déménager à cinquante, et cette superposition donne l'impression de n'en finir jamais avec rien, de ne pouvoir tourner véritablement une page, comme si l'on réécrivait le même chapitre sans parvenir à changer de livre.

Ce temps, devenu flux, continu épuise d'autant plus qu'il laisse de moins en moins de place aux intervalles où rien n'est attendu de nous. Les saisons creuses, les dimanches sans objet et les moments où l'on peut simplement ne rien produire semblent céder devant une exigence permanente d'occupation et de rendement. Chaque interstice doit être optimisé, chaque étape appelle un nouveau projet, chaque interruption devient une occasion supposément perdue, et l'on se retrouve à mener simultanément ce qui pouvait autrefois se succéder. Ce mouvement donne à beaucoup le sentiment paradoxal d'être constamment en activité, sans nécessairement avancer, comme si la vie exigeait désormais que l'on pédale sur place tout en maintenant l'ensemble de ses équilibres.

Le lien : on est très connectés, très peu reliés Cette accélération du temps pèse d'autant plus lourd que les liens censés nous aider à la traverser changent eux aussi de nature. Nous sommes extrêmement connectés, entourés, du moins hypothétiquement, de centaines de contacts, de groupes et de messages qui ne s'interrompent presque jamais. Mais cette disponibilité apparente ne signifie pas que nous soyons davantage reliés les uns aux autres. Être relié, au sens fort du terme, c'est pouvoir laisser ses clés à quelqu'un, appeler à deux heures du matin sans avoir à s'excuser, partager des moments qui n'ont d'autre utilité que d'exister ensemble. Or, les relations pratiques, rapides et fonctionnelles occupent de plus en plus une place croissante, tandis que les liens qui demandent du temps, des concessions et une certaine gratuité deviennent plus difficiles à entretenir. On peut ainsi multiplier les échanges sans trouver nécessairement une présence capable de nous retenir lorsque nous tombons, ce qui se solde par l'impression pressante de cette solitude particulière qui accompagne parfois l'individu jusque dans la foule.

Notre rapport aux lieux participe du même mouvement. Nous habitons de moins en moins un espace comme un prolongement de notre existence et de plus en plus comme une étape dans une circulation permanente. Nous dormons dans une ville, travaillons dans une autre, nous nous distrayons parfois dans une troisième, et la ville elle-même tend à devenir un couloir que l'on traverse, évalué à l'aune de sa rentabilité, de ses services ou de son image. Quand chaque lieu doit remplir une fonction, quand le café où l'on peut rester sans consommer disparaît, quand les espaces de rencontre se réduisent à des usages déterminés, il devient plus difficile de laisser une trace, de connaître ses voisins et de se sentir véritablement chez soi. Or, sans ce chez-soi, qui n'est pas seulement un logement mais une manière d'appartenir à un lieu, le repos, l'intimité et la possibilité de se projeter dans l'avenir deviennent eux-mêmes plus précaires.

On finit par ne plus savoir qui on est vraiment C'est dans ce décor, celui d'un temps sans chapitres, de liens qui peinent à devenir des attaches et d'espaces que l'on traverse plus qu'on ne les habite, que se dessine une autre transformation, plus intime encore, celle du rapport à notre propre identité. Lorsque les cadres collectifs ne suffisent plus à nous donner une place relativement stable, il nous revient de la construire et surtout de la justifier, en affichant un projet, une biographie, une trajectoire cohérente. On ne peut plus simplement être comptable, père ou voisin, il faut expliquer pourquoi on l'est, comment cela s'inscrit dans un parcours, ce que cela révèle de nous et vers quoi nous prétendons aller. L'identité cesse alors d'être seulement ce que l'on vit pour devenir aussi ce que l'on doit présenter, défendre et continuellement actualiser, jusqu'à faire de cette obligation de se raconter une activité presque permanente.

Mais se raconter impose de choisir ce que l'on montre, de retenir ce qui paraît valorisable, de lisser les contradictions et d'écarter ce qui résiste à la cohérence du récit. À force de maîtriser l'art d'expliquer qui l'on est, on risque ainsi de perdre la capacité de le ressentir lorsqu'il n'y a plus personne en face à qui il faudrait en apporter la preuve. Un ancrage réel n'a pourtant rien d'une grande théorie. Il tient à un lieu où l'on peut être incohérent sans être jugé, à une personne qui nous connaît d'avant notre récit, à un métier où l'on a le droit d'être moyen un jour, à un temps où l'on ne produit rien sans devoir s'en justifier. Ce sont précisément ces formes ordinaires d'appartenance, discrètes et peu spectaculaires, qui deviennent plus difficiles à préserver dans un monde où chacun semble sommé de donner continuellement des preuves de sa valeur.

On comprend alors pourquoi tant de personnes courageuses, formées et débrouillardes donnent l'impression de s'épuiser à faire du surplace. Ce n'est pas nécessairement la volonté qui leur manque, mais la possibilité de consacrer cette volonté à autre chose qu'au maintien d'un équilibre qui semble toujours précaire. L'énergie qui pourrait servir à construire, à découvrir ou à entreprendre se trouve absorbée par la nécessité de préserver ce qui existe déjà, l'effort ne portant plus seulement sur le chemin à parcourir, mais également sur le terrain même qui devrait permettre d'avancer. Ils ne se construisent plus sur un sol, ils portent le sol à bout de bras. C'est là que se noue une part essentielle du malaise contemporain, non dans une incapacité individuelle à faire face, mais dans cette obligation devenue presque permanente de fabriquer soi-même les conditions élémentaires de sa propre stabilité.

À force de devoir nous raconter tout le temps, on finit ainsi par ne plus savoir qui on est vraiment. Comment le saurait-on d'ailleurs, quand plus personne, ou presque, ne parvient à préserver durablement son ancrage réel ?

Peut-être que la question à poser, à se poser n'est-elle pas, en fin de compte, de retrouver un ancrage solide, unique et définitif, comme on retrouverait une maison d'enfance, d'apprendre à reconnaître et à préserver les petits pieds à terre qui existent encore, discrets, sans prestige et qui, en définitive, n'exigent pas que l'on se raconte pour avoir le droit d'exister. Un ancrage, aujourd'hui, n'est pas nécessairement ce qui nous retient, c'est aussi ce qui nous permet de nous poser un instant, de suspendre l'effort, de retrouver une présence à soi et aux autres sans avoir à nous justifier, à tout expliquer, à devoir constamement à légitimer ce qui, en soi, est naturel par le propre de sa matérialité. Ces petits pieds à terre ne se décrètent pas et ne se construisent pas davantage à coups de grandes déclarations. Ils se cultivent dans des gestes minuscules, dans des habitudes partagées, dans des fidélités ordinaires que personne ne comptabilise et dont la valeur échappe précisément à toute mesure de rendement.

Alors, pour en finir avec ce tmps qui passe et ne revient jamais, si l'on commence par là, non par de grandes refondations, mais par le fait de rendre à nouveau possible, autour de soi, un lieu, une heure, une relation où l'on n'a rien à prouver, où l'on peut arriver sans projet et repartir sans bilan, simplement un peu plus relié à soi-même et aux autres. Ce serait peu, ce serait lent, ce serait à l'opposé de tout ce qui brille et de tout ce qui prétend produire immédiatement des résultats, mais ce serait peut-être une manière de rendre à nos existences ce qu'elles perdent, en valeur et en qualité, lorsqu'elles deviennent une succession ininterrompue d'épreuves à surmonter.

Et, qui sait, peut-être pourrions-nous alors cesser de porter le sol à bout de bras et recommencer enfin à marcher dessus.

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