Quand la politesse devient une étrangère
La politesse ne fait pas disparaître les conflits, pas plus qu'elle ne garantit la bonté de celui qui la pratique. Mais elle introduit dans les échanges une reconnaissance élémentaire de l'existence d'autrui. C'est peu de chose, dira-t-on. C'est déjà beaucoup.
Nous vivons dans des sociétés où la rapidité s'impose progressivement comme une règle de conduite. Il faut répondre vite, circuler vite, obtenir vite ce que l'on souhaite. Dans cette course permanente, l'autre devient parfois un obstacle, une attente supplémentaire ou une présence que l'on traverse sans la regarder. Les formules de civilité paraissent alors superflues, presque encombrantes. On oublie qu'elles ne sont pas seulement des habitudes de langage, mais des gestes qui rendent la coexistence un peu moins rude.
Les communications numériques ont introduit leurs propres codes. On peut désormais solliciter quelqu'un sans le saluer, exiger une réponse sans expliquer sa demande ou interrompre une conversation sans prendre congé. Ces pratiques ne sont évidemment ni universelles ni propres à une génération. Elles révèlent néanmoins une transformation du rapport à la présence d'autrui. Lorsque l'interlocuteur n'est plus qu'un nom sur un écran, il devient plus facile d'oublier qu'une personne réelle reçoit nos mots et supporte parfois notre impatience.
Il serait toutefois excessif de confondre politesse et respect véritable. L'histoire humaine regorge de personnages parfaitement courtois dont les comportements furent profondément méprisants.
Les convenances ont parfois servi à dissimuler les hiérarchies, à maintenir les distances sociales ou à imposer le silence à ceux qui contestaient l'ordre établi. Une formule aimable ne suffit donc pas à rendre une conduite juste. Mais cette limite ne retire rien à l'utilité des gestes ordinaires qui facilitent la rencontre et désamorcent les tensions.
La politesse possède aussi une dimension égalitaire que l'on néglige souvent. Saluer un employé, remercier une personne qui rend service, écouter sans interrompre ou présenter des excuses après une maladresse revient à reconnaître que nul n'est invisible. Ces attentions ne devraient dépendre ni du statut social, ni de la profession, ni de l'âge de celui auquel elles s'adressent. Leur valeur tient précisément à leur simplicité. Elles ne coûtent presque rien et peuvent pourtant changer la tonalité d'une journée.
On pourrait objecter que les nouvelles générations inventent d'autres formes de civilité, moins cérémonieuses et plus spontanées. C'est possible, et rien n'oblige la politesse à conserver éternellement les mêmes expressions. Les usages évoluent avec les langues, les milieux et les époques. L'essentiel n'est donc pas de défendre un catalogue immuable de bonnes manières, mais de préserver ce qu'elles rendent possible : une relation dans laquelle chacun accepte de limiter légèrement sa propre impatience pour faire une place à l'autre.
La politesse ne sauvera pas le monde de ses violences, de ses injustices ou de ses antagonismes. Elle n'en a ni l'ambition ni les moyens. Mais une société où les individus cessent de se reconnaître dans leurs rencontres les plus ordinaires risque de devenir plus froide, plus agressive et plus difficile à habiter. Dire bonjour ne constitue pas un exploit moral. C'est simplement rappeler, au milieu du tumulte quotidien, que nous ne sommes pas seuls à vivre.