Un regard, une signature · Najib Bensbia
The Words

Les œuvres. Les idées. Le monde.

Le MAG du temps qui passe
Le egard austère,
Une denrée rare, le sourire ? Cela dépend !
Najib BNSBIA3 min de lecture
Partager
Penser à voix basse3 min · THE WORDS

Le sourire en liquidation ?

On raconte qu’autrefois, les gens souriaient sans raison particulière. Ils croisaient un voisin, apercevaient un chat sur un rebord de fenêtre ou recevaient une bonne nouvelle, et voilà qu’un sourire naissait naturellement.
Par Najib BNSBIA I The Words I 2 novembre 2026

Aujourd’hui, il semble que ce précieux accessoire soit devenu un produit de luxe. Les prix augmentent, les agendas débordent et les notifications s’accumulent. Dans une telle économie émotionnelle, le sourire paraît soumis aux lois du marché. On le conserve pour les grandes occasions, comme une bonne bouteille qu’on hésite à déboucher.

Pourtant, le sourire possède une étonnante capacité de résistance. Il traverse les grèves, les retards de train, les factures et même les réunions qui auraient pu être remplacées par un simple courriel. Il surgit souvent là où on ne l’attend pas.

Le boulanger qui ajoute un mot gentil, l’enfant qui pose une question impossible ou le passant qui se trompe de porte rappellent que l’humanité garde quelques réserves de légèreté. Heureusement, car les experts ne semblent pas encore avoir trouvé le moyen de taxer les éclats de rire.

À bien y regarder, nous entretenons avec notre humeur une relation étrange. Nous exigeons qu’elle soit constamment au beau fixe, comme si la vie devait fonctionner en permanence sous un ciel de juillet. Le moindre nuage nous inquiète. Pourtant, une humeur n’est pas un bulletin météo. Elle monte, elle descend, elle hésite. Elle a ses marées et ses saisons. Vouloir être joyeux à toute heure revient à demander aux arbres de conserver leurs feuilles toute l’année.

Le problème vient peut-être de notre passion pour la performance. Il faut être efficace, réactif, disponible, inspiré et, de préférence, souriant en haute définition. À ce rythme, même les plus optimistes risquent la panne sèche. Le sourire finit alors par ressembler à un document administratif que l’on remplit mécaniquement. Il est présent sur la photo, mais absent du regard. Un sourire authentique, lui, prend son temps. Il ne répond à aucun objectif trimestriel. Il existe pourtant de petits remèdes à cette morosité discrète. Ils ne sont vendus ni enpharmacie ni sur internet. Une conversation imprévue, quelques minutes de silence, l’odeur du café du matin ou la découverte d’un livre oublié peuvent accomplir des miracles. Ces modestes événements n’apparaissent dans aucun classement mondial du bonheur. Ils travaillent dans l’ombre, avec une efficacité redoutable et sans jamais réclamer de reconnaissance publique.

D’ailleurs, les plus grands fournisseurs de bonne humeur ne le savent souvent pas eux-mêmes. Ce collègue qui raconte toujours la même histoire, cette grand-mère qui trouve une solution à tout ou ce voisin qui salue même les jours de pluie participent discrètement à l’équilibre général. Ils rappellent que la bonne humeur se transmet davantage qu’elle ne se fabrique. Elle circule de visage en visage comme une lumière qu’on se prête.

Alors, si le sourire semble parfois en voie de raréfaction, inutile de céder à la panique. Les réserves mondiales ne sont pas épuisées. Elles sont simplement dispersées dans les gestes simples du quotidien. Il suffit d’ouvrir les yeux et, surtout, de desserrer un peu les mâchoires. Après tout, dans un monde qui se prend très souvent au sérieux, un sourire reste peut-être l’une des formes les plus élégantes de résistance.

THE WORDS renouvelle l’habillage de ses pages articles pour mieux accompagner vos lectures.