Traduire l'intraduisible
Texte de la maquette initiale.
Traduire l'intraduisible - Sur Anne Carson et la trahison fidele
Traduire Sappho, c'est avouer qu'il manque un mot. Carson laisse le blanc parler, elle ne bouche jamais le trou. C'est la lecon premiere - la traduction n'est pas un pont, c'est un aveu d'ecart.
Le blanc comme ponctuation Chez Sappho, il reste des fragments - un coin de papyrus, trois lettres, une tache. Les traducteurs classiques remplissent. Ils inventent "la lune" la ou il y a "]". Carson, elle, garde le crochet. Elle ecrit : "] . ] .". Elle laisse le trou visible. C'est une ethique : ne pas faire comme si on savait. Traduire, ce n'est pas completer, c'est montrer l'endroit ou ca manque.
La trahison fidele On dit "traduire, c'est trahir". Carson repond : oui, mais trahir fidelement. Fidele non pas au texte source, mais a son incompletude. Sa traduction de Sappho garde les crochets, les espaces, les incertitudes. Elle ecrit en marge : "Je ne sais pas ce mot". C'est rare. D'habitude, le traducteur sait tout, ou fait semblant. Carson avoue.
Anne Carson comme methode Dans ses essais, Carson cite Hölderlin en grec, puis en anglais, puis elle dit : "Ce n'est pas ca". Elle traduit trois fois, et trois fois elle rate volontairement. Elle montre que chaque traduction est une lecture situee - 2026, femme, canadienne, qui a lu Celan la veille. Il n'y a pas de traduction neutre. Il y a des traductions honnetes.
Ce qui ne se traduit pas Il y a des mots qui ne passent pas. Le grec "eros" - nous avons "amour", mais eros est aussi manque, aile, trou. Le francais "depaysement" - en anglais, on dit "homesick" mais c'est l'inverse. Traduire l'intraduisible, ce n'est pas trouver l'equivalent, c'est garder le mot etranger a l'interieur de la phrase francaise, comme un caillou dans la chaussure. On boite un peu, et c'est bien.
Atelier - comment nous traduisons ici A THE WORDS, nous traduisons a voix basse. Nous lisons le texte grec a haute voix, mal, puis nous ecoutons le silence apres. Ce silence, c'est ce qu'il faut traduire. Pas le mot, mais l'intervalle. Quand Sappho ecrit "douce-amere", elle ne definit pas, elle laisse deux mots se toucher sans se dissoudre. Traduire, c'est garder cette amertume douce intacte.
THE WORDS - Serie Penser a voix basse - O1 - Avec notes de traduction, crochets conserves, et blanc comme ponctuation. Texte integral - 1 500 mots.