Le banc du parc
Quand on s'y installe, le bois est parfois un peu frais ou réchauffé par le soleil selon l'heure. On pose son sac à côté de soi, on détend les épaules et on laisse ses mains se poser à plat sur le siège. Immédiatement, la perspective change. Quand on est debout, on fait partie de la foule qui bouge ; quand on s'assoit, on devient le spectateur d'un théâtre sans fin. La ville continue de courir autour de nous, mais nous, nous avons tiré le frein à main pour un moment.
Devant nous, la vie défile avec une variété incroyable de visages et de démarches. Il y a cet homme pressé avec son dossier sous le bras, cette dame qui parle doucement à son jeune enfant, ces étudiants qui rient très fort. Chacun porte son histoire, ses inquiétudes du jour, ses petits bonheurs invisibles. En les regardant passer, on se rend compte qu'on partage tous au fond la même condition humaine. Cette pensée ne rend pas triste, elle rassure plutôt : nous sommes tous dans la même grande aventure quotidienne.
Un petit vent léger fait bouger les feuilles de l'arbre juste au-dessus du banc, créant des taches de lumière qui dansent sur le sol. On entend le bruit des voitures au loin, mais il est amorti par le chant d'un moineau venu glaner quelques miettes. C'est curieux comme un simple changement de position peut modifier notre rapport au temps. Cinq minutes passées à attendre sur son téléphone paraissent interminables, alors que cinq minutes assis à ne rien faire sur un banc passent comme un souffle.
On surprend son propre esprit à vagabonder vers des souvenirs d'enfance ou des détails sans importance. On repense à un mot gentil entendu la veille, à ce repas qu'on aimait tant chez sa grand-mère, ou juste au bruit de la mer. Personne ne vient nous déranger, personne ne nous demande ce qu'on fait là. Sur un banc public, on a le droit le plus absolu de ne rien faire du tout. C’est un des rares espaces gratuits et libres où l'on peut juste exister sans devoir justifier sa présence.
Puis vient le moment où l'on sent que la pause a produit son effet et qu'il est temps de repartir. On se redresse doucement, on remet son sac sur l'épaule en jetant un dernier coup d'œil au bois usé du siège. En se remettant dans le flux des gens qui marchent, on garde en soi une petite réserve de calme. Le banc reste là-bas derrière nous, prêt pour le prochain passant qui aura besoin de poser son sac et de souffler un coup.