Quand la violence redevient un mode de gouvernement partagé
Nous bouclons aujourd’hui la réflexion proposée par notre dossier par la contribution, sous sa responsabilité, de Gemini.
L’une des menaces les plus sérieuses qui pèsent aujourd’hui sur la démocratie européenne - et, par extension, sur l’équilibre mondial - réside dans la recomposition du rapport entre pouvoir, institutions et société. Ce processus ne se limite pas à des abus ponctuels : il traduit une mutation structurelle où l’État redéfinit la frontière entre ce qui est légal, ce qui est légitime et ce qui est simplement efficace.
Penser la « violence légitime » à l’aube du XXIᵉ siècle exige d’affronter une mutation spectaculaire : ce qui était initialement théorisé comme le pilier fondateur de l'État moderne - la garantie de la paix sociale par le monopole de la contrainte - tend aujourd'hui à devenir l'outil de gestion prioritaire de la crise démocratique. Si la France offre un laboratoire particulièrement révélateur de ce glissement, à travers le recours répétitif aux dispositifs d'exception et la brutale gestion du maintien de l'ordre, le phénomène déborde largement ses frontières. Il s'inscrit dans une dynamique transnationale qui traverse l'Europe et résonne intensément avec les dérives autoritaires observées aux États-Unis. Partout, la frontière entre souveraineté républicaine et arbitraire d'État s'embrume, marquant le passage d'une violence régulatrice à une violence d'auto-préservation du pouvoir.
Le concept composé de « violence légitime » : entre légalité, légitimité et efficacité pure
Dans la tradition sociologique inaugurée par Max Weber, l’État se définit par la revendication victorieuse du « monopole de la violence physique légitime ». Cependant, la modernité politique a trop souvent confondu deux ordres distincts : la légalité (la conformité formelle à la règle de droit) et la légitimité (l'adhésion morale, éthique et sociale des gouvernés).
Aujourd'hui, sous la pression des mouvements sociaux et des contestations écologiques ou politiques, les pouvoirs en place tendent à substituer à la légitimité une logique de pure efficacité. Lorsque la légitimité démocratique s'érode — constatée par l'abstention massive, le rejet des réformes majeures ou le sentiment de rupture du pacte social —, l'État se rabat sur la légalité formelle qu'il produit lui-même.
Qui décide de la légitimité ? Historiquement, le corps social et les contre-pouvoirs juridiques participaient à la définition des frontières de l'acceptable. Désormais, le pouvoir exécutif s'auto-attribue la faculté d'ordonner le réel, qualifiant d'emblée toute contestation d'« illégitime » voire de « terroriste » ou d'« ultra-violente ». La légitimité n'est plus le résultat d'un consensus négocié, mais un décret de l'autorité politique soutenue par son appareil législatif. Le glissement vers l'efficacité technocratique et sécuritaire transforme ainsi la contrainte légitime en une force d'imposition unilatérale.
Érosion du cadre institutionnel international : la force sans le droit
Au niveau supra-national, l'architecture normative issue de l'après-Seconde Guerre mondiale — conçue pour enserrer l'usage de la force dans des règles multilatérales et humanitaires strictes — subit une dégradation accélérée.
Désuétude et impunité : Qu'il s'agisse des traités de régulation des armements, des conventions sur les droits humains ou des résolutions de l'ONU, les règles internationales sont de plus en plus ouvertement violées ou contournées par les grandes puissances et leurs alliés, sans sanctions effectives.
L'effet de contamination interne : La métastase de la logique du « fait accompli » sur la scène internationale contamine directement l'exercice du pouvoir à l'intérieur des États. Lorsque les instances internationales ou régionales (Cour européenne des droits de l'homme, rapporteurs de l'ONU, ONG internationales) émettent des réserves ou des condamnations sur les violences policières ou les atteintes aux libertés publiques en France ou en Europe, les gouvernements opposent une fin de non-recevoir souverainiste. La difficulté croissante à sanctionner les entorses aux droits fondamentaux à l'échelle mondiale crée un climat d'impunité générale qui décomplexe l'autoritarisme domestique.
Les forces de répression à l'intérieur : de la violence physique aux armes disciplinaires
La dérive autoritaire contemporaine ne se manifeste pas uniquement par le déploiement des forces de police dans la rue, mais par une refonte systémique des méthodes de contrôle et de répression.
La police et la normalisation de l'exception : En France comme dans plusieurs démocraties occidentales, le droit commun a progressivement assimilé des mécanismes issus de l'état d'urgence ou de l'antiterrorisme (interdictions de manifester, périmètres de protection, assignations à résidence administrative). Les forces de l'ordre ne sont plus perçues comme des gardiennes de la paix publique, mais comme les boucliers politiques d'un pouvoir isolé.
Criminalisation de la critique et sanctions ad hominem : On assiste à une judiciarisation et à une rhétorique d'intimidation visant les voix critiques : militants climat, syndicalistes, chercheurs, journalistes d'investigation ou opposants politiques.
Le déplacement vers des armes non physiques : Au-delà du matraquage ou des armes dites « à impact dirigé » (LBD, grenades de désencerclement), le pouvoir déploie une panoplie de violences administratives, économiques et statutaires tout aussi dévastatrices :
Financières et administratives : Dissolution d'associations, coupures ou gels de subventions, dissolutions administratives sans motif pénal caractérisé.
Statutaires et symboliques : Campagnes de stigmatisation médiatique, procédures-bâillons, précarisation statutaire des enseignants, chercheurs ou fonctionnaires émettant des réserves. Cette violence « à bas bruit » vise à étouffer la contestation avant même qu'elle ne gagne l'espace public.
Risques d'embrasement à l'ère du « triomphe » des extrêmes droites européennes
L'instrumentalisation et la brutalisation de la « violence légitime » par des gouvernements dits centristes ou libéraux préparent en réalité le terrain à l'extrême droite. En banalisant le contournement des contre-pouvoirs et en renforçant l'arsenal répressif, les pouvoirs en place livrent une machine coercitive « clé en main » aux forces illibérales.
Captation des institutions et verrouillage des contre-pouvoirs : La montée en puissance ou l'accès effectif au pouvoir des extrêmes droites en Europe (et le phénomène trumpiste aux États-Unis) menacent de faire basculer ce système d'une dérive autoritaire à une autocratie assumée. Les contre-pouvoirs traditionnels — justice indépendante, conseils constitutionnels, presse libre, tissu associatif — sont les premières cibles de ces idéologies de l'ordre moral et identitaire.
Polarisation des opinions publiques et risque de rupture : L'effacement des médiations politiques et syndicales, couplé à l'usage systématique de la force face aux revendications sociales, dissout la confiance minimale nécessaire à la vie démocratique. En habituant la société à la violence d'État comme unique réponse aux désaccords fondamentaux, le pouvoir crée les conditions d'un embrasement imprévisible : une spirale où l'insoumission citoyenne répond à la brutalité institutionnelle, menaçant de faire voler en éclats le contrat social.
En résumé, la « violence légitime », lorsqu'elle cesse d'être consentie et encadrée par la justice pour devenir un mode quotidien de gouvernement, perd son qualificatif : elle n'est plus que violence d'appareil. Face au triomphe des autoritarismes et au risque d'embrasement généralisé en Europe et outre-Atlantique, la reconquête de la démocratie passe impérativement par le réarmement du droit, la désescalade répressive et le rétablissement d'une légitimité fondée sur le dialogue, la justice sociale et le respect des contre-pouvoirs.
(*) Les quatre axes de réflexion :
1/ Ce à quoi renvoie le concept composé de « violence légitime » veut dire : la différence entre le légal, le légitime et le simplement efficace, et qui décide.
2/ Le cadre institutionnel qui s’érode : état des règles internationales sur l’usage de la force, et la difficulté croissante à en sanctionner les entorses.
3/ Les forces de répression à l’intérieur : police, lois d’exception, sanctions contre les voix critiques, et le déplacement de la violence vers des armes non physiques (économiques, juridiques, statutaires).
4/ Les risques d’embrasement à l’ère du « triomphe » des extrêmes droites européennes : institutions, contre-pouvoirs, opinions publiques.
