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La vieillesse, un fardeau ou une autre perspective ?
La vieillesse, un fardeau ou une autre perspective ?© THE WORDS
Cécile Peltier5 min de lecture
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Chronique5 min · THE WORDS

Non, la vieillesse n’est pas seulement un naufrage !

À l'heure des manifestations lycéennes, j'aimerais vous parler de ceux qu'on ne voit guère sur les chaînes d’info en continu ou sur les réseaux sociaux : les vieux, et plus particulièrement les vieilles. Non pas de ces sémillants seniors qui gravissent des sommets entre deux retraites de yoga, mais de ceux qui ont dépassé les 80 ans, et portent seuls et sans bruit le poids des années.
Par Cécile Peltier* I Sciences Humaines NL

Deux de mes voisines sont dans ce cas. Elles ont eu des amis dans ce grand immeuble qui a vieilli avec elles, un travail passionnant, une famille, bref, une vie bien remplie. Aujourd’hui, elles ont gardé leur humour, mais leur corps lâche de plus en plus souvent, et quand elles tombent, ce sont les pompiers qu’elles doivent appeler. L'étuve de cet été a épuisé leurs forces. L’une d’elles est désormais assignée à résidence. Mais comment supporter de rester enfermée seule chez soi toute la journée lorsqu’on a longtemps vécu libre comme l’air ?

Elles ont décidé de chercher une place en Ehpad où elles espèrent retrouver un peu de sécurité et de vie sociale. Pour cela, à un âge où l’on aspire à la tranquillité d’un environnement familier, elles vont devoir s’inventer de nouveaux repères. Depuis dix ans que j’habite cet immeuble, plusieurs résidents ont ainsi disparu de notre quotidien.

Les plus de 85 ans étaient plus de 2,3 millions en France en 2024 selon l’Insee, soit plus de 3,38 % de la population totale, et leur nombre devrait encore augmenter. Pourtant, ils semblent de moins en moins visibles, souligne le philosophe Roger Pol-Droit dans un ouvrage intitulé Savoirs, éthique et grand âge (PUF, 2023), coordonné avec Delphine Lenglet. Au cours du 20e siècle s’est développé « un processus d’invisibilisation de la vieillesse, multifactoriel, qui fait système avec d’autres traits majeurs de l’époque : déni de la finitude du corps, fantasme d’illimité, refus du négatif, remplacement du réel par le virtuel, mise à l’écart de la mort », pointe le philosophe.

Ce phénomène trouve sa source dans une longue tradition de dévalorisation de la vieillesse. Chez le poète antique Hésiode, déjà, la vieillesse, échappée de la boîte de Pandore, est une malédiction. Décrite par Platon comme « la détérioration de l’être vivant sous l'effet du passage du temps », la vieillesse est, à en croire Aristote, source d’une véritable désorganisation : « hésitants, devenus incapables de décider, [les vieux] seraient soupçonneux et méfiants, égoïstes et timorés, rétrécis et insensibles », énumère Roger-Pol Droit.

Chez Sénèque ou Montaigne, la (maigre) consolation de cette décrépitude, c’est qu’elle nous affranchit des désirs et des passions et nous prépare à la mort. Mais c’est Descartes qui annonce le mieux notre époque actuelle quand, dans Le Discours de la méthode, il compte sur les progrès de la technique et de la science pour supprimer les maux de la vieillesse. Un vieux rêve qui a pris forme de nos jours, avec une conséquence à double tranchant : l’amélioration de l’espérance de vie et l’effacement de la vieillesse d’une part, mais une ostracisation croissante des personnes âgées d’autre part.

Pourtant, comme le rappelle la psychiatre Nicole Guédeney, les personnes âgées ont terriblement besoin de liens pour se sentir sécurisées. Le psychiatre John Bowlby a montré que le besoin d’attachement s’exerçait tout au long de la vie et pas seulement chez les bébés. Perte d’autonomie physique, isolement social, deuils, perspective de la mort : elles sont exposées à des situations qui réactivent le système d’attachement avec d’autant plus d’intensité que « d’autres sources de réassurance ont disparu (statut social, compétences académiques, atouts physiques, etc.) », explique Nicole Guédeney.

Face à cette période de la vie, chaque personne réagit différemment en fonction du système d’attachement forgé dans son enfance. Les rares études qui portent sur l’attachement des personnes très âgées pointent une surreprésentation des stratégies dites évitantes, typiques des enfants qui n’ont pas reçu de réponses à leur demande de réconfort. Un phénomène qui pourrait s’expliquer soit par le fait que les personnes étudiées ont grandi dans un contexte traumatique, soit par des « modifications du réseau de figures d’attachement de la personne très âgée », analyse la psychiatre. Les pertes peuvent entraîner une forme de détachement, et la volonté de ne pas peser sur ses enfants peut conduire les personnes âgées à chercher à se débrouiller seules.

La théorie de l’attachement commence tout doucement à infuser les pratiques gériatriques, mais encore trop timidement, regrette Nicole Guédeney. Son éclairage pourrait aider notre société occidentale à mieux prendre en considération ses aînés. Cela passe par des soins plus respectueux, une prise en compte des émotions et du désir d’autonomie, mais aussi par des gestes, des attentions, et par l’ouverture d’espaces de dialogues intergénérationnels.

La vieillesse, estime Cicéron dans De Senectute, peut aussi être vue comme l’âge de toutes les réalisations et de tous les accomplissements. « Il existe des vies qui recommencent à la vieillesse, j’en ai rencontré ; l’élan vital a des moments variables », assure la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval dans Savoirs, éthique et grand âge. Il suffit pour s’en convaincre de regarder autour de soi. « Ma tante ne voulait pas partir en maison de retraite », me racontait une connaissance quand je lui parlais de ce projet de chronique. Non seulement elle a réussi à se reconstituer un chez elle dans son nouvel appartement, mais elle a retrouvé l’amour : à 85 ans, elle vient de se marier ! J’en parlerai à mes voisines.

(*) Rédactrice en chef adjointe, diplômée en science politique (Sciences Po) et en lettres (Sorbonne Université). Elle a été formée à l'Institut pratique de journalisme. Elle s'intéresse aux mutations sociétales, et notamment urbaines, aux questions d'éducation et à l'histoire.

Repères et sources

Sciences Humaines — newsletter, texte de Cécile Peltier transmis à la rédaction

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